Le 26 janvier 1920, Jeanne Hébuterne, jeune artiste de 21 ans et compagne d’Amedeo Modigliani, se défenestre du cinquième étage de l’appartement familial parisien. Enceinte de leur second enfant, elle choisit de suivre dans la mort l’homme qu’elle aime passionnément, deux jours après son décès à l’hôpital de la Charité.
Jeanne grandit à Paris dans une famille bourgeoise où son père, comptable rigide, lui impose des études solides. Dès l’adolescence, elle s’échappe vers l’Académie Colarossi, ce bouillon de culture où elle rencontre Modigliani en 1917. Surnommée « Noix de coco » pour son teint laiteux et ses cheveux aux reflets roux, elle devient sa muse, sa complice, sa fille aînée Jeanne naît en 1918. Contre l’opposition farouche de ses parents, elle partage sa vie bohème à Montparnasse, puis à Nice, survivant aux excès d’alcool et de drogue du peintre tuberculeux.
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Dans l’ombre de son amant
Jeanne ne se contente pas de poser : elle peint. Ses autoportraits précoces, inspirés en profondeur par le mouvement des Nabis, évoluent vers un style plus synthétique, influencé par Modigliani. Portrait de Modigliani (1919), Autoportrait à la fenêtre (1918), Hauts de Cagnes… Principalement composée d’autoportraits, de portraits familiaux, de vues d’ateliers et de dessins personnels, ses huiles et dessins saisissent l’intimité de leur quotidien, reflétant sa vie recluse à Montparnasse et à Nice. Les plus glaçants préfigurent le drame : Le Suicide et La Mort (1919), esquisses funèbres qu’elle trace un an avant de mettre fin à ses jours.
Une fin macabre
Après la mort de Modigliani le 24 janvier, ses parents la recueillent malgré leur aversion pour l’artiste. Son frère André veille, hanté par ses idées noires passées. Vers 4 heures du matin, elle échappe à la surveillance, traverse le salon familial et saute. Son corps brisé gît dans la cour.
Selon les dires de Chantal Quenneville, son amie à l’Académie Colarossi : « Le corps disloqué avait été ramassé dans la cour par un ouvrier qui l’avait transporté jusqu’au palier du cinquième étage, où les parents épouvantés lui avaient fermé la porte au nez. Le corps avait été ensuite transporté par ce même ouvrier, dans une carriole, jusqu’à l’atelier de la Grande Chaumière, où le portier l’avait refusé, déclarant qu’elle n’était pas locataire officielle. À la fin, cet ouvrier alla au commissariat où on lui dit de le ramener, sur ordre de la police, rue de la Grande-Chaumière. Le corps resta là, abandonné, toute la matinée. »
Elle est finalement enterrée discrètement à Bagneux avant de reposer enfin, en 1930, auprès de Modigliani au Père-Lachaise.
Une œuvre oubliée
Ses toiles, longtemps oubliées, resurgissent en 2002 de l’atelier de son frère : neuf œuvres inédites exposées au musée du Montparnasse, puis en Italie et à la Pinacothèque de Paris. Il est certain que beaucoup ont été perdues.
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Aujourd’hui, elles circulent dans des collections privées, surgissant lors d’expositions sur l’École de Paris ou les muses de Montparnasse. On les guette à Art Paris, dans les rétrospectives Modigliani ou chez les galeries spécialisées – trésors éphémères d’une artiste fauchée trop tôt.