Peu de mélodies militaires connaissent une destinée aussi singulière que la Marche du colonel Bogey. Née en 1914 d’un simple motif sifflé sur un parcours de golf, elle devient un air de guerre, une chanson satirique, puis l’un des thèmes les plus reconnaissables du cinéma.
La Colonel Bogey March est composée en 1914 par Frederick J. Ricketts, chef de musique de l’armée britannique, qui signe ses œuvres sous le pseudonyme de Kenneth Alford. Son titre vient d’un golfeur surnommé « Bogey » : au lieu de crier « fore ! », celui-ci siffle deux notes formant une tierce mineure descendante, motif qui inspire la mélodie.
Pendant la Première Guerre mondiale, la marche rencontre un immense succès auprès des troupes de l’Empire britannique. Son rythme entraînant, sa mélodie facile à retenir et son caractère légèrement espiègle en font un air de défilé que l’on siffle autant qu’on le joue.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, en 1939, des soldats britanniques adaptent la mélodie à une chanson satirique : Hitler Has Only Got One Ball (Hitler n’a qu’une seule couille). Les paroles tournent en dérision les dirigeants nazis — Hitler, Göring, Himmler et Goebbels — en leur prêtant des défauts virils imaginaires.
Hitler has only got one ball,
Göring has two but very small,
Himmler is rather sim’lar,
But poor old Goebbels has no balls at all.
Hitler n’a qu’une seule couille,
Göring en a deux mais très petites,
Himmler est à peu près pareil,
mais le pauvre vieux Goebbels n’en a pas du tout.
L’auteur exact des paroles reste incertain, même si une version attribue leur origine à Toby O’Brien, publiciste du British Council. Quoi qu’il en soit, la chanson se répand vite parmi les troupes alliées et devient une arme de dérision populaire contre le régime hitlérien.
La marche atteint une renommée mondiale avec Le Pont de la rivière Kwaï, film de David Lean sorti en 1957. Dans la scène d’ouverture, les prisonniers britanniques entrent au camp en sifflant la mélodie : David Lean renonce aux paroles, jugées trop grivoises, mais ce sifflement devient aussitôt inoubliable.
Le compositeur Malcolm Arnold ajoute alors une contremarche orchestrale, The River Kwai March, qui se mêle à la mélodie originale. L’enregistrement de Mitch Miller, March from the River Kwai – Colonel Bogey, connaît un grand succès en 1958 et contribue à fixer dans la mémoire collective l’image des prisonniers marchant en sifflant.
Aujourd’hui encore, beaucoup confondent la Colonel Bogey March avec la « marche du Pont de la rivière Kwaï ». Pourtant, la première date de 1914 et la seconde est une composition distincte de Malcolm Arnold ; ensemble, elles font de ce sifflement militaire un véritable monument de la culture populaire.