Jean Antoine Houdon
Musée du MET (Domaine public)
La Frileuse n’aime pas le froid, tout le monde le sait. On la croise toujours encapuchonnée, les épaules couvertes d’un châle épais, cherchant à se dérober de l’âpre morsure des vents tant imaginaires que réels. Par tout temps, elle se plaint des humeurs du ciel, frissonnante et maugréante, telle une ombre condamnée à traîner son malheur à travers les saisons.
Il en est alors qui lui conseillent, avec cette rudesse compatissante des gens du peuple, de cesser de sortir « cul nu ». Mais elle n’écoute pas. Au lieu de cela, revient toujours, dans sa bouche, la même plainte, la même résignation :
« Mon créateur m’a faite ainsi, je ne peux que déambuler cul nu et jambes à l’air. »
Ainsi parle-t-elle, et les passants s’éloignent, se demandant que faire pour cette pauvre bougresse au créateur si indélicat. Ils s’interrogent un instant sur l’injustice de sa condition, sur ce destin qui l’a jetée, fragile et grelottante, dans un monde sans pitié. Mais vite, ils oublient cela pour se concentrer sur leurs propres tracas, car chacun porte sa croix, et la pitié des hommes est courte comme leur mémoire.
Ainsi, la Frileuse poursuit-elle inlassablement son chemin, cul nu, frissonnante, attendant une improbable intervention de son créateur. Elle va, semblable à ces figures allégoriques des vieux contes, symbole vivant de la condition humaine : faite de chair et de faiblesse, livrée aux éléments, et pourtant debout, marchant toujours, malgré le froid, malgré le regard des autres, malgré l’indifférence du ciel.
La Frileuse, aussi appelée L’Hiver, est une sculpture de Jean‑Antoine Houdon réalisée entre 1781 et 1783 pour Anne Charles Modenx de Saint‑Wast, un haut fonctionnaire royal qui souhaitait orner sa bibliothèque parisienne d’une allégorie originale des saisons. Houdon abandonne les codes traditionnels (vieillard barbu, attributs glacés) et choisit d’incarner l’hiver sous les traits d’une jeune femme presque nue, simplement protégée par un léger châle qu’elle ramène sur son corps pour se réchauffer. La version principale, en marbre et datée de 1783, est aujourd’hui conservée au musée Fabre de Montpellier ; une autre version célèbre, en bronze (1787), se trouve au Metropolitan Museum of Art de New York, tandis que le Louvre garde une esquisse en terre cuite.
À la fin du XVIIIe siècle, La Frileuse a suscité autant d’admiration que de scandale : on y voyait une nudité moins « héroïque » que très humaine, celle d’une pauvre fille qui grelotte, bras croisés et jambe repliée, dans une posture à la fois défensive et sensuelle. Cette incarnation réaliste et vulnérable de l’allégorie a été perçue comme audacieuse, voire provocante, et a contribué à la renommée de Houdon comme sculpteur capable de rendre la chair et l’émotion avec une grande vérité. Aujourd’hui, La Frileuse est l’une des œuvres emblématiques du musée Fabre et reste, avec La Baigneuse, l’une des sculptures les plus connues de l’artiste, régulièrement reproduite et étudiée comme exemple majeur de la sculpture néoclassique « sensible ».