Souvenons-nous de ce temps où le réveil ne se fait pas au bip agressif d’un smartphone, mais au bruit discret d’un petit métier aujourd’hui disparu : celui de réveilleur, ou réveilleuse. Parmi les figures les plus célèbres de ce monde oublié, Mary Smith occupe une place à part. Dans l’East End londonien, elle gagne sa vie en tirant des pois secs dans les fenêtres des dormeurs pour les tirer du lit à l’heure du travail.
Le métier naît avec la révolution industrielle en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Irlande et dans quelques autres pays. Quand les usines imposent des horaires stricts et que les réveils restent rares ou trop chers, il faut bien inventer une solution humaine, souple et ponctuelle. Les réveilleurs – knocker-upper à Londres – parcourent alors les quartiers ouvriers dès l’aube, frappent aux carreaux avec un bâton, tapotent les vitres, ou, comme Mary Smith, soufflent des pois à l’aide d’une sarbacane.
Mary Smith devient célèbre en incarnant ce savoir-faire – de 1900 jusqu’en 1934, année de sa retraite à l’âge de 69 ans – avec une originalité presque romanesque. Selon les récits conservés, elle réveille des dockers et d’autres travailleurs de Limehouse, et ses méthodes évitent de réveiller tout le voisinage avec un vacarme inutile. Selon l’histoire, la technique de la sarbacane lui vient de son fils, mort pendant la 1ère guerre mondiale, qu’elle reprend pour perpétuer la tradition familiale. On la décrit comme une figure familière des rues populaires de Londres, payée six pences par semaine pour garantir une chose essentielle : arriver à l’heure à l’atelier, au port ou à l’usine.
En France aussi, le métier existe sous une forme locale. À Paris, les réveilleurs des Halles, parfois appelés « Beau-Merle », sifflent pour sortir du sommeil les « forts des Halles », ces travailleurs qui commencent avant l’aube. Le principe reste le même : dans une ville qui vit au rythme du labeur, quelqu’un doit bien être là pour rappeler que le jour commence. Mais alors, il reste une question sans réponse jusqu’à aujourd’hui : qui pour réveiller ces réveilleurs et réveilleuses ?