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Hermaphrodite, l’être aux deux natures

Dans les hauteurs du mont Olympe, deux divinités sont admirées entre toutes : l’une est Aphrodite, déesse de l’amour et de la beauté, dont le sourire fait éclore les roses. L’autre est Hermès, le messager ailé des dieux, rapide comme le vent, malin comme le renard.

De leur union naît un enfant. On le nomme Hermaphrodite, en mêlant le nom de son père et celui de sa mère, car il porte en lui la grâce des deux. Le petit grandit sur les pentes sauvages du mont Ida, en Phrygie, confié aux soins des nymphes. Elles lui apprennent à courir dans les forêts, à écouter le chant des sources, à reconnaître les constellations qui veillent la nuit. L’enfant est d’une beauté saisissante. Son visage a la douceur de sa mère, ses yeux l’éclat malicieux de son père, et sa peau l’éclat de l’aurore.

Les années passent, paisibles et parfumées de thym sauvage. Mais un matin de ses quinze ans, Hermaphrodite regarde au-delà des montagnes et sent naître en lui une soif inconnue : celle de découvrir le monde. « Je partirai », dit-il aux nymphes. Elles le supplient de rester. Il ne les écoute point. Il prend son bâton de voyageur, boucle son manteau et descend les sentiers de l’Ida. Il traverse les forêts de Lycie, longe les rivages battus par les vents, et parvient enfin en Carie, non loin d’une cité appelée Halicarnasse. Le paysage est doux, les oliviers argentés, et l’air tiède porte des senteurs de jasmin.

C’est là qu’il découvre la source de Salmacis. Elle n’a rien d’ordinaire. Son eau est si claire qu’on y voit le fond comme à travers une fenêtre, et si fraîche que les voyageurs en parlent de bout en bout de la côte. Des lauriers l’entourent, des vignes sauvages y traînent leurs grappes, et le silence n’est troublé que par le chant de l’eau sur les pierres. Mais ce lieu enchanté a une habitante : la nymphe Salmacis.

Salmacis n’est pas comme les autres nymphes. Ses sœurs courent dans les bois, chassent avec la déesse Artémis et méprisent les armes d’Aphrodite. Salmacis, elle, préfère peigner ses longs cheveux au bord de l’eau, cueillir des fleurs, et se regarder dans le miroir des sources. Elle n’a jamais voulu quitter son bassin, jamais tiré de l’arc, jamais dormi sous la rosée. Ce jour-là, tandis qu’elle tresse des couronnes de lierre, elle entend des pas sur le sentier. Elle lève les yeux. Et elle voit Hermaphrodite.

Il s’est arrêté au bord de la source, ébloui par tant de fraîcheur. Il ôte ses sandales, défait son manteau, et plonge ses mains dans l’eau. La nymphe, cachée derrière un laurier, sent son cœur s’emballer. Jamais elle n’a vu un visage pareil. Jamais un tel éclat ne s’est reflété dans son miroir d’eau.

— C’est un dieu, murmure-t-elle. Peut-être est-ce l’Amour lui-même.

Elle sort de sa cachette et s’approche. Hermaphrodite sursaute.

— Que veux-tu, nymphe ? dit-il d’un ton rude.

Elle sourit, vient s’asseoir près de lui, ose toucher sa main. Elle lui parle de l’eau fraîche, des fleurs du jardin, de tout ce qui peut le retenir. Mais le jeune homme, las de ses paroles, la repousse doucement :

— Laisse-moi. Je veux me baigner seul.

Salmacis fait semblant de s’éloigner, de disparaître derrière les arbres. En réalité, elle guette. Hermaphrodite, croyant être seul, défait ses vêtements et entre dans l’eau de la source.

Alors Salmacis surgit. Elle se jette dans le bassin, s’accroche à lui, enlace ses bras autour du corps du jeune homme, l’embrasse de force, presse sa poitrine contre la sienne. Hermaphrodite se débat. Mais la nymphe, telle un lierre autour d’un tronc, ne le lâche point.

— Tu te débats en vain, cruel ! crie-t-elle. Dieux, si vous m’entendez, exaucez un seul vœu : que rien ne puisse jamais le séparer de moi, ni moi de lui !

Les dieux entendent. Leurs deux corps se mêlent. Lentement, comme l’eau mêlée au vin, comme la cire qui fond et se soude, ils ne forment plus qu’un seul être. Un seul souffle. Une seule peau. Un corps qui n’est plus tout à fait homme, plus tout à fait femme, mais les deux ensemble. Hermaphrodite, en se découvrant changé, lève les yeux vers le ciel et d’une voix mêlée de larmes, supplie ses parents :

— Père Hermès, mère Aphrodite, exaucez ma prière : que quiconque se baignera dans cette source perde à jamais sa force d’homme !

Les dieux, touchés par son destin, accordent sa demande. C’est pourquoi, dit-on, la source de Salmacis, près d’Halicarnasse, a la réputation d’amollir ceux qui y boivent. C’est ainsi qu’Hermaphrodite devient l’être aux deux natures — ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre, mais portant en un seul corps la beauté de l’homme et celle de la femme. Son nom traverse les siècles. Les sculpteurs le représentent dans le marbre, les peintres le figurent sur les vases, et les poètes racontent son histoire, depuis Ovide jusqu’à nos jours. Et c’est de lui, de sa légende, que les hommes tirent le mot hermaphrodite pour désigner les êtres portant en eux les caractères des deux sexes.

Conté d’après le mythe d’Hermaphrodite et de la nymphe Salmacis,
tel que le rapporte Ovide dans ses Métamorphoses (Livre IV).