En 1945, Robert Doisneau photographie des enfants et des adultes penchés au bord du canal Saint-Martin, à Aubervilliers. Ils ramassent du charbon. L’image, intitulée Les glaneurs de charbon, ne montre pas une scène pittoresque : elle fixe une pratique de survie de la France de la Libération.
Le glanage concerne en principe les produits végétaux et non du combustible. Le terme glane ici son sens figuré : récupérer ce que l’activité humaine laisse perdre. La photo devient ainsi bien plus qu’un document sur le canal Saint-Martin.
Elle raconte une France qui se relève avec une énergie rare et une population qui invente des solutions avec ce qu’elle trouve. Doisneau ne montre pas seulement la misère : il montre la dignité, l’ingéniosité et la persévérance de ceux qui, en 1945, ramassent littéralement de quoi faire chauffer la marmite et réchauffer la maison.
Après la Seconde Guerre mondiale, le charbon manque. Il chauffe les logements, fait tourner les usines et tracte les trains, mais la production nationale chute, les réseaux de transport restent abîmés et les importations ne suffisent pas. Le combustible se distribue donc sous rationnement, et beaucoup de foyers manquent de quoi cuisiner ou se réchauffer. Dans ce contexte, chaque morceau de charbon compte. Les habitants des quartiers populaires, souvent des enfants, surveillent les quais, les voies et les abords des gares de marchandises.
Le canal Saint-Martin, prolongé vers le bassin de la Villette et le canal Saint-Denis, sert alors de voie de fret. Des péniches transportent des marchandises et du combustible vers Paris et sa banlieue, tandis que les quais et les voies ferrées voisines accueillent les opérations de transbordement. Lors des chargements et déchargements, des morceaux tombent. Ils s’éparpillent sur le ballast, près des wagonnets, le long des quais ou au bord de l’eau. Les « glaneurs » récupèrent ces fragments perdus, parfois petits et poussiéreux, pour les rapporter chez eux.
Ce n’est pas du vol organisé. C’est plutôt un glanage urbain : on ramasse ce qui a déjà échappé au circuit officiel, dans un pays où les tickets de rationnement et le marché noir rythment le quotidien. Le terme de « glanage » vient des campagnes. Glaner, c’est ramasser les épis de blé restés au sol après la moisson. Dès le Moyen Âge, cette pratique permet aux plus pauvres, aux personnes âgées, aux infirmes et aux enfants de récupérer ce que la récolte laisse derrière elle.