Le 27 janvier 1968, le sous-marin français Minerve, un bĂątiment de la classe DaphnĂ© mis Ă l’eau en 1962 et basĂ© Ă Toulon, disparaĂźt corps et biens au large de la MĂ©diterranĂ©e, emportant dans les abysses ses 52 marins, dont le capitaine de corvette Pierre Roland.
Parti la veille pour un exercice banal de navigation en plongĂ©e, il salue la base Ă 1h15 en dĂ©barquant un officier d’entraĂźnement, puis file vers le secteur T-65 sous un ciel menaçant. Ce drame naval, l’un des plus noirs de l’histoire maritime française, plonge le pays dans l’effroi : radios muettes, espoirs vains, la nation retient son souffle.
Un mistral meurtrier
Ce matin fatidique, la Minerve progresse Ă 7 nĆuds en immersion pĂ©riscopique au schnorchel, Ă une vingtaine de milles nautiques sud de Toulon. Le mistral hurle avec des rafales Ă 100 km/h, soulevant une houle monstrueuse qui malmĂšne le tube d’air dressĂ© Ă fleur d’eau.
Vers 7h19, elle contacte un avion Breguet Atlantic parti de NĂźmes pour un exercice de calibration radar, mais les communications UHF sont compliquĂ©es sous cette tempĂȘte ; l’entraĂźnement s’Ă©courte.
Ă 7h55, est dernier appel radio est Ă©changĂ©, puis quatre minutes plus tard, une onde de choc sismique dĂ©chire les capteurs, marque indĂ©lĂ©bile d’une implosion Ă plus de 200 mĂštres.
Un schnorchel traĂźtre
Le schnorchel, ce tube d’air conçu par les ingĂ©nieurs allemands en 1943 pour tromper les radars alliĂ©s, transforme les sous-marins diesel-Ă©lectriques en prĂ©dateurs discrets : il hisse sa tĂȘte effilĂ©e Ă 1 mĂštre au-dessus des vagues, aspire l’oxygĂšne vital pour faire ronronner les moteurs diesel et recharger les batteries Ă©puisĂ©es. SimultanĂ©ment, il renouvelle l’atmosphĂšre confinĂ©e du bord et rejette les gaz d’Ă©chappement dans les flots sous haute pression, via un systĂšme ingĂ©nieux de clapets et de ventilateurs.
Mais par mer dĂ©montĂ©e, le clapet supĂ©rieur, dotĂ© d’Ă©lectrodes sensibles, claque Ă chaque lame, crĂ©ant une dĂ©pression asphyxiante Ă bord ou – pire – s’ouvre sur une gerbe d’eau salĂ©e. Une voie d’eau torrentielle envahit alors les entrailles du bateau, l’alourdit en quelques instants, et le prĂ©cipite vers le fond jusquâĂ ce que la coque d’acier cĂšde sous 200 bars de pression.
Des recherches acharnées
DĂšs le 28 janvier, l’alerte est donnĂ©e : une armada improbable se rue en mer – escorteurs La Bourdonnais, Bouvet, Normand, sous-marins Ariane et VĂ©nus, l’aviso Pourquoi-pas? de l’Ifremer, avions, hĂ©licoptĂšres, mĂȘme la soucoupe plongeante du commandant Cousteau. Sonars, magnĂ©tomĂštres, bathyscaphes balaient frĂ©nĂ©tiquement les fonds Ă moins de 600 mĂštres ; l’aide amĂ©ricaine avec le PĂ©trel se profile, mais aprĂšs cinq jours d’espoirs déçus – faux Ă©chos sur vieilles Ă©paves ou rochers traĂźtres -, les opĂ©rations s’essoufflent en fĂ©vrier 1968, pour ne reprendre qu’en 1970 sans succĂšs.
En 2018, les familles des disparus, menĂ©es par HervĂ© Fauve, cognent Ă nouveau aux portes du ministĂšre des ArmĂ©es ; 2019 signe le renouveau : Ifremer dĂ©ploie Antea et le robot AsterX, le CEA modĂ©lise courants et sismique d’Ă©poque, tandis que le Seabed Constructor, navire norvĂ©gien aux drones ultra-performants, ratisse 800 kmÂČ pendant 60 heures Ă 8 mĂštres du fond.
Enfin, le 21 juillet, l’Ă©pave brisĂ©e en trois fragments sur 300 mĂštres surgit Ă 2350 mĂštres, son nom « MIN » et le pennant « S647 » gravĂ©s sur le kiosque fracassĂ©.
Enfin des explications
Les enquĂȘtes post-2019, pilotĂ©es par le contre-amiral Jean-Louis Barbier et nourries de plongĂ©es prĂ©cises en janvier-fĂ©vrier 2020 par l’explorateur Victor Vescovo, dressent un tableau glaçant : entrĂ©e d’eau massive via un schnorchel sorti et clapet bĂ©ant, entraĂźnant une chute incontrĂŽlĂ©e et l’implosion ; barres de plongĂ©e arriĂšre intactes, batteries neuves sans explosion, absence de torpilles explosives. Les stigmates – kiosque dĂ©formĂ©, mĂąts tordus – plaident pour un choc violent, fort probablement une collision avec un navire de surface. Le dossier est enfin clos. Les Ăąmes de la Minerve peuvent reposer en paix.