Le 12 avril 1803, Napoléon Bonaparte instaure le livret ouvrier, un document administratif obligatoire qui encadre strictement les déplacements et les activités des ouvriers. Ce livret, remis par la police ou la municipalité, accompagne chaque ouvrier dans ses emplois successifs.
Le livret ouvrier est un petit cahier qui contient des informations personnelles (nom, Ăąge, profession) et professionnelles (noms des employeurs, motifs dâembauche et de dĂ©part). Il agit comme un passeport intĂ©rieur : tout ouvrier doit le prĂ©senter lors de dĂ©placements ou changements dâemploi. Sans ce document, il risque dâĂȘtre arrĂȘtĂ© pour vagabondage. Lâemployeur conserve le livret pendant toute la durĂ©e du contrat, ce qui limite la libertĂ© des ouvriers.
AprĂšs la RĂ©volution française, lâabolition des corporations a dĂ©sorganisĂ© le marchĂ© du travail. Le livret ouvrier est instaurĂ© pour contrĂŽler les dĂ©placements des travailleurs, imposer une discipline stricte et lutter contre le vagabondage. Il protĂšge Ă©galement les employeurs contre le dĂ©bauchage et permet Ă lâĂtat de surveiller lâactivitĂ© Ă©conomique tout en stabilisant les finances publiques.
Ce livret suscite le mĂ©contentement des ouvriers car il limite leur mobilitĂ© et renforce leur dĂ©pendance envers les employeurs. Ces derniers peuvent refuser de restituer le livret ou y inscrire des apprĂ©ciations nĂ©gatives, rendant difficile la recherche dâun nouvel emploi. De plus, il interdit toute organisation collective en rappelant lâinterdiction des coalitions ouvriĂšres.
Face Ă ces contraintes, les ouvriers dĂ©veloppent des moyens de dĂ©fense. Certains falsifient leur livret ou tentent de sâorganiser clandestinement malgrĂ© les interdictions. Les premiĂšres revendications pour sa suppression apparaissent en 1868, mais elles restent limitĂ©es en raison du contrĂŽle policier et de la rĂ©pression.
Le livret ouvrier est finalement supprimĂ© par la loi du 2 juillet 1890 sous la TroisiĂšme RĂ©publique. Cette abolition rĂ©sulte des luttes ouvriĂšres croissantes et de lâĂ©volution vers un contrat de travail moderne. Les ouvriers obtiennent gain de cause grĂące Ă une mobilisation accrue et au soutien de certains parlementaires sensibles aux revendications sociales.
Des systĂšmes similaires existent ailleurs au XIXe siĂšcle. En Allemagne, lâArbeitsbuch suit les travailleurs dans leurs emplois successifs. Au Danemark, le SkudsmĂ„lsbog encadre les domestiques dĂšs 1832. En Italie, le libretto di lavoro est instaurĂ© en 1935. Ces dispositifs visent tous Ă contrĂŽler la mobilitĂ© des travailleurs dans un contexte de rĂ©gulation Ă©conomique et sociale.