Le 29 mars 1919, Raoul Villain, assassin de Jean Jaurès, est acquitté par un jury populaire aux assises de la Seine, dans une décision controversée qui scandalise la gauche française et marque l’histoire judiciaire.
Ce verdict, rendu après plus de quatre ans de détention provisoire pendant la Première Guerre mondiale, reflète le contexte nationaliste post-victoire où Jaurès, pacifiste et leader socialiste, reste perçu par certains comme un traître. L’acquittement, prononcé à 11 voix contre 1 sur les questions de culpabilité et de préméditation, suscite une indignation durable et alimente les débats sur la justice instrumentalisée par l’opinion publique.
Sommaire
Le meurtre de Jean Jaurès
Raoul Villain, étudiant nationaliste exalté de 29 ans originaire de Reims, fils d’un greffier, agit par patriotisme fervent à la veille de la guerre. Membre de ligues d’extrême droite, il prémédite son acte depuis plusieurs jours contre Jean Jaurès, figure du socialisme et de la paix, qu’il accuse de trahison. Le 31 juillet 1914, vers 21h40, au café du Croissant rue du Croissant à Paris, Jaurès discute avec des collaborateurs de L’Humanité près d’une fenêtre ouverte. Villain s’approche dans la rue, écarte le rideau léger, vise avec précision et tire deux coups de revolver Browning : la première balle sectionne la carotide droite, provoquant une hémorragie massive ; la seconde pénètre le crâne par la région pariétale droite, causant une mort foudroyante sur le coup.
Arrestation immédiate
Villain tente immédiatement de s’enfuir à grands pas vers la rue Réaumur, revolver encore fumant en main, mais sa fuite est stoppée net par Tissier, un metteur en page de L’Humanité présent sur les lieux qui le repère et se lance à sa poursuite. Tissier l’assomme d’un vigoureux coup de canne à la tête, l’immobilise au sol et appelle à l’aide un policier de passage qui complète la neutralisation. Conduit au poste de police voisin sans opposer de résistance, Villain demeure remarquablement calme, revendique ouvertement son acte comme patriotique et déclare aux agents : « Ne me serrez pas si fort, je ne veux pas m’enfuir. Prenez plutôt le revolver qui est dans ma poche gauche. Il n’est pas chargé. » Il refuse d’abord toute explication supplémentaire, confirmant plus tard la préméditation en instruction.
Incarcération prolongée
Immédiatement après son arrestation, Villain est écroué à la prison de la Santé à Paris, où il passe une détention provisoire exceptionnelle de quatre ans et demi – soit 56 mois sans jugement ferme, une durée rarissime qui provoque le scandale au sein de la Ligue des droits de l’homme. Les autorités françaises, successivement sous René Viviani et d’autres présidents du Conseil, reportent à plusieurs reprises le procès pour préserver l' »union sacrée » nationale pendant la Grande Guerre, évitant ainsi un débat clivant en temps de conflit. Durant cette période, Villain reste confiné dans des conditions ordinaires, réaffirmant son patriotisme exalté dans une lettre à son frère datée du 10 août 1914 : « J’ai abattu le porte-drapeau, le grand traître. » Son isolement prolongé alimente les critiques sur l’instrumentalisation judiciaire.
Procès et acquittement
Du 24 au 29 mars 1919, le procès s’ouvre au palais de justice de Paris devant une cour d’assises bondée, opposant une partie civile représentée par la veuve Louise Jaurès et son avocat Paul-Boncour, qui démontrent la préméditation patriotique, à une défense nationaliste soutenue par des figures comme l’avocat de Villain, arguant d’un trouble psychologique et d’un acte impulsif lié à l’exaltation belliqueuse de 1914. Les audiences, tendues sur six jours, voient défiler de nombreux témoins : collaborateurs de Jaurès évoquent le contexte pacifiste, tandis que la défense instrumentalise la victoire française pour sacraliser le geste. Villain, toujours calme, revendique publiquement son acte comme un service rendu à la France victorieuse. Le 29 mars, après seulement 30 minutes de délibération, le jury populaire de 12 membres répond « non » à 11 voix contre 1 aux deux questions cruciales : Villain est-il coupable d’homicide volontaire ? L’a-t-il prémédité ? Acquitté et libéré sur-le-champ, il laisse la veuve Jaurès condamnée aux dépens – une décision symbolique rarissime -, déclenchant une manifestation de 100 000 à 150 000 personnes à Paris le 6 avril, avec heurts violents et deux morts.
Vie errante et fin tragique
Libéré le 29 mars 1919, Villain affronte une hostilité publique immédiate : chassé d’Auxerre par des manifestations ouvrières en avril, il retourne à Paris sous le pseudonyme de René Alba pour échapper à la vindicte populaire. En juillet 1920, arrêté pour trafic de fausse monnaie, il tente de s’étrangler en prison avant d’écoper d’une amende symbolique de 100 francs, en raison de son état mental fragile diagnostiqué. Sa vie devient un vagabondage international : croupier à Dantzig, séjour à Memel, puis installation définitive à Ibiza en 1932 grâce à un héritage familial qui lui permet une existence modeste de jardinier et de peintre amateur. Le 17 août 1936, au début de la guerre civile espagnole, une rafle massive d’anarchistes républicains à Ibiza exécute 114 personnes, dont Villain – probablement sans connaître son identité historique. Fusillé et jeté dans une fosse commune, ses restes ne sont rapatriés qu’en 1950 par son père pour un enterrement discret à Reims, clôturant ainsi une trajectoire marquée par l’exil et l’oubli.