Autrefois, le théâtre ne se vit pas dans le silence. Le public participe, commente, rit, siffle et juge la pièce en direct, comme s’il appartient lui-même au spectacle.
Au XVIIème siècle, le parterre reste debout et bruyant. Les spectateurs y discutent entre eux, applaudissent les bons vers, huent les acteurs médiocres et n’hésitent pas à interrompre une scène qui les ennuie. Le parterre affirme ainsi ses « droits » face aux comédiens et aux auteurs qui en profitent pour régler jeu et répliques. Des spectateurs fortunés s’installent parfois même sur scène, au milieu des comédiens. Ils gênent le jeu, font du bruit et deviennent une cible toute trouvée pour Molière, qui les moque dans ses comédies Les Fâcheux et Le Misanthrope.
Cette intrusion cesse en 1759. Les comédiens de la Comédie-Française, fatigués d’être coudoyés et distraits pendant les représentations, demandent la suppression des banquettes installées sur le plateau. Le comte de Lauraguais finance alors la perte de recettes causée par la disparition de ces places très coûteuses. Le 23 mai 1759, la scène redevient un espace réservé aux acteurs et aux décors ; la mesure se répand ensuite dans les autres théâtres parisiens.
Le parterre, lui, reste longtemps debout, bruyant et populaire. On y mange, on y boit, on s’y déplace et l’on y commente la pièce avec ses voisins. Mais, entre la fin du XVIIIème et le XIXème siècle, les salles installent progressivement des sièges, augmentent les prix et séparent plus nettement le public de la scène. Le spectateur devient moins acteur de la soirée et davantage auditeur attentif.
La « bataille d’Hernani » montre que cette tradition ne disparaît pas du jour au lendemain. Le 25 février 1830, à la Comédie-Française, la première du drame romantique de Victor Hugo transforme la salle en champ de bataille entre romantiques et défenseurs du théâtre classique.
Les amis de Hugo arrivent organisés, avec des billets rouges comme signe de reconnaissance, afin d’applaudir la pièce et de couvrir les sifflets. En face, les « classiques » cherchent à faire échouer une œuvre qu’ils jugent outrageuse pour le bon goût.
Le spectacle se joue donc autant dans la salle que sur la scène : cris, ovations, rires, interruptions et même bagarres éclatent parmi les spectateurs. La pièce est ainsi interrompue de nombreuses fois, certains récits avançant jusqu’à 150 interruptions par représentation.