Le 1er avril 1921, Adrienne Bolland franchit la cordillère des Andes en avion, devenant la première femme à accomplir cette traversée mythique entre l’Argentine et le Chili. Elle vole à bord d’un petit Caudron G.3 de 80 chevaux, sans carte ni boussole, dans un ciel hostile où les vents et le froid semblent vouloir arrêter son périple. À 25 ans à peine, elle transforme une tentative considérée comme folle en une prouesse qui marque l’histoire de l’aviation.
Sommaire
Une aviatrice reconnue en Argentine
Adrienne Bolland arrive en Argentine en 1920, envoyée par l’avionneur René Caudron pour effectuer des vols de démonstration et des voltiges publicitaires autour de ses biplans. Elle sillonne ainsi Buenos Aires et plusieurs villes argentines, construisant une véritable popularité auprès du public et de la presse locale. Dans cette ambiance de spectacle aérien, une rumeur grandit : la jeune Française pourrait relever un défi plus ambitieux que la simple promotion – traverser les Andes.
Depuis Buenos Aires, où elle loge notamment à l’Hôtel Majestic, elle attire l’attention non seulement pour ses acrobaties, mais aussi pour son audace tranquille. Les journalistes et les passionnés d’aviation la mettent au défi de franchir la cordillère, ce qui nourrit son envie de transformer un pari en exploit historique. Elle choisit alors de se rapprocher de la montagne, et s’installe à Mendoza, petite ville aux pieds des Andes, pour préparer le grand saut.
Une préparation presque improvisée
Avant de se lancer, Adrienne Bolland construit une préparation à la fois mentale et technique, mais avec très peu de moyens modernes. Elle n’a pas de carte ni de boussole fiable, et son avion reste un appareil fragile, conçu plus pour la voltige que pour la haute montagne. Elle se repose surtout sur les conseils de pilotes et de voyageurs locaux, ainsi que sur un indice donné par une femme du pays andin : lorsqu’elle verra un lac en forme d’huître, elle devra virer à gauche pour éviter un piège mortel.
Physiquement, elle se prépare au froid extrême que promettent les altitudes. Dotée d’une combinaison légère, d’un pull et d’un pyjama de soie, elle se protège du gel en ajoutant feuilles de journal et graisse sur son corps, sans parachute ni soutien logistique important. Son esprit de résistante, précocement forgé de défis, la pousse à voir cette traversée comme un test de survie autant que comme une performance aérienne.
Le vol vers l’inconnu
Le 1er avril 1921, elle décolle de Mendoza vers 6h15, le cœur battant mais la main ferme sur le manche. Elle commence par prendre de l’altitude pour survoler les vallées et tenter de passer entre les sommets plutôt que de s’y engouffrer. Dès qu’elle atteint les premières barrières montagneuses, le vent de face devient tellement violent qu’elle reste parfois « stationnée » dans le ciel, son avion presque figé par rapport au sol, pendant près de quarante minutes.
À plus de 4 000 mètres, la température plonge autour de –25 °C. Son cockpit ouvert la laisse à même la glace, et ses bras se contractent, ses mains menacent de se raidir. Pourtant, elle suit les indications visuelles qu’elle s’est gravées en mémoire : les vallées, les lignes de crêtes, puis le fameux lac en forme d’huître. Grâce à ce repère, elle contourne un piège de roc et de vent, et poursuit sa route vers l’ouest.
Après environ quatre heures et un quart de vol, elle distingue enfin la plaine chilienne et, au loin, la ville de Santiago et, plus loin encore, l’océan Pacifique. Elle perd de l’altitude, vire vers l’aérodrome, et atterrit sous les regards stupéfaits des curieux. Adrienne Bolland vient de franchir la cordillère des Andes, devenant la première femme à le faire en avion.
Un accueil triomphal et une absence remarquée
À Santiago, une foule se presse pour l’apercevoir et la féliciter. Les Chiliens la considèrent comme une héroïne, et la nouvelle de son exploit se répand dans tout le pays. Plus significatif encore, le président de la République chilienne vient en personne au-devant d’elle pour lui exprimer son admiration, ce qui confère à sa traversée un éclat officiel et national.
Mais parmi les autorités présentes, une figure majeure ne se montre pas : l’ambassadeur de France au Chili. Persuadé que l’annonce de la traversée est un canular de « poisson d’avril », il traite la nouvelle avec scepticisme et ne se déplace pas pour l’accueillir. Cette absence devient une ironie historique : alors que le Chili célèbre une Française, la représentation française préfère douter. Adrienne Bolland, pourtant, reste indifférente au protocole. Elle salue la population, savoure son triomphe, et partage une part de fromage qu’elle a emportée dans son avion, symbole de son humeur espiègle autant que de sa bravoure.
