Le 16 août 1951, dans le petit village de Pont-Saint-Esprit, au nord du Gard, une partie de la population tombe soudainement malade. En quelques jours, des centaines d’habitants souffrent de vomissements, de convulsions, d’hallucinations terrifiantes et de crises de folie. Certains se jettent par la fenêtre, d’autres sont internés en hôpital psychiatrique.
Panique à Pont-Saint-Esprit
Tout commence dans la nuit du 15 au 16 août. Les premiers patients arrivent chez les deux médecins du village avec des maux de tête violents, des nausées et des frissons. Puis les symptômes s’aggravent : spasmes douloureux, troubles de la vision, délires, visions d’animaux monstrueux, crises d’agitation. Certains habitants se croient attaqués par des serpents ou des flammes. D’autres tentent de se suicider.
Au total, entre 230 et 300 personnes sont touchées, sur environ 4 000 habitants. On compte entre cinq et sept morts et une cinquantaine d’internements en psychiatrie. Le village sombre dans la panique et l’horreur.
Les enquêteurs cherchent rapidement un point commun entre les victimes. Très vite, un élément ressort : presque tous ont mangé du pain issu des mêmes fournées d’un seul boulanger, Roch Briand. L’eau, les conserves et les autres aliments sont écartés. Le pain devient le principal suspect.
Les autorités soupçonnent alors une intoxication alimentaire. Plusieurs hypothèses circulent, mais une seule s’impose rapidement : celle de l’ergot de seigle.
L’ergot de seigle, ce champignon toxique
L’ergot de seigle est un champignon parasite, Claviceps purpurea, qui pousse sur les céréales, notamment le seigle, dans des conditions chaudes et humides. Il produit des alcaloïdes toxiques, dont l’ergotamine, responsables de l’ergotisme, historiquement appelé « mal des ardents ».
Lorsque la farine est contaminée par ce champignon, le pain peut provoquer des troubles digestifs (vomissements, coliques), neurologiques (convulsions, spasmes, tremblements), psychiatriques (hallucinations, délires, crises d’agitation) ou vasculaires graves pouvant mener à la gangrène et à la mort.
Les analyses de l’époque détectent la présence d’ergot dans le pain et la farine. Un article du British Medical Journal de septembre 1951 parle même explicitement d’« empoisonnement à l’ergot à Pont-Saint-Esprit ». La justice conclura, quatorze ans plus tard, à une « farine avariée ».
Pour la majorité des historiens, médecins et spécialistes, il s’agit donc de la cause la plus crédible : une intoxication collective par de la farine contaminée à l’ergot de seigle.
Et le LSD dans cette histoire ?
Pourtant, une autre théorie, beaucoup plus spectaculaire, refait surface à la fin des années 2000, impliquant du LSD, la drogue hallucinogène synthétisée à partir de l’ergot de seigle.
Cette hypothèse vient d’un journaliste d’investigation américain, Hank P. Albarelli Jr., qui enquête sur la mort suspecte du biochimiste Frank Olson, impliqué dans des programmes secrets de la CIA sur les armes biologiques et les psychotropes (notamment les programmes MK-ULTRA et MK-NAOMI).
Dans son livre A Terrible Mistake (2009), Albarelli affirme avoir trouvé des documents déclassifiés et recueilli des témoignages d’anciens chercheurs de Fort Detrick (Maryland) selon lesquels la CIA aurait mené des expérimentations de dissémination d’agents psychotropes sur des populations civiles. Il soutient que Pont-Saint-Esprit aurait servi de cobaye involontaire, via une pulvérisation aérienne de LSD au-dessus du village et/ou une contamination délibérée de denrées alimentaires, possiblement le pain.
Cette thèse transforme l’affaire en thriller de la Guerre froide : la CIA, le LSD, les cobayes humains, les documents secrets… Elle fait le buzz dans les médias à partir de 2010.
Malgré son succès médiatique, l’hypothèse du LSD et de la CIA reste tout de même peu crédible pour la plupart des spécialistes. La chronologie des symptômes ne correspond pas bien à une intoxication massive au LSD, qui agit en quelques heures, alors qu’à Pont-Saint-Esprit les troubles apparaissent plusieurs jours après la consommation du pain ; il n’existe aucune preuve directe (ordre écrit, rapport d’opération, analyse de résidu de LSD) liant la CIA à l’affaire ; certains symptômes cliniques (troubles vasculaires, gangrènes) correspondent davantage à l’ergotisme classique qu’à une expérience LSD.
Des historiens comme Steven Kaplan considèrent donc cette hypothèse comme une spéculation séduisante, mais insuffisamment étayée face aux données médicales et épidémiologiques.
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