Le 9 octobre 768, quelques jours après la mort de Pépin le Bref, ses deux fils accèdent au trône. Charles, le futur Charlemagne, est acclamé et sacré à Noyon ; son frère cadet Carloman l’est à Soissons. Ce jour-là, le royaume des Francs se divise entre deux rois carolingiens.
Un royaume partagé
Pépin ne laisse pas un royaume unifié à ses héritiers. Selon la tradition franque — le modèle hérité des Mérovingiens voulant qu’à la mort d’un souverain, le royaume soit partagé entre les héritiers mâles —, il partage ses territoires entre Charles et Carloman, afin de donner à chacun des ressources, des fidélités et des régions comparables.
Charles reçoit une part de l’Austrasie, de la Neustrie et de l’Aquitaine, ainsi que la Frise, la Thuringe et une partie de la Hesse. Carloman obtient l’autre part de l’Austrasie et de la Neustrie, mais aussi l’Alémanie, l’Alsace, la Bourgogne, la Provence, la Septimanie et une moitié de l’Aquitaine.
Les deux royaumes ne forment donc pas deux blocs nettement séparés : ils s’entrecroisent au cœur des anciennes régions franques. Cette géographie compliquée impose une coopération permanente entre les frères, alors même que leurs cours et leurs intérêts peuvent s’opposer.
Carloman s’installe à Soissons, ancienne ville royale et lieu de son sacre. Charles, sacré à Noyon, ne possède pas encore de capitale fixe ; ce n’est que bien plus tard qu’Aix-la-Chapelle devient le cœur de son pouvoir.
Pourquoi sacrés par les évêques et non le pape
Charles et Carloman ne sont pas seulement proclamés rois par leurs fidèles. Après l’acclamation, des évêques francs leur confèrent l’onction royale : ils les sacrent avec le saint chrême, l’huile consacrée utilisée dans les rites majeurs de l’Église.
Leur père, Pépin, avait reçu une double consécration : d’abord par les évêques en 751, puis — avec ses fils — par le pape Étienne II à Saint-Denis en 754. Cette intervention pontificale avait une fonction exceptionnelle : elle légitimait le renversement des Mérovingiens et l’avènement des Carolingiens.
En 768, la situation change. Charles et Carloman sont les fils légitimes d’un roi déjà sacré et reconnu. La dynastie carolingienne possède désormais une légitimité établie ; les évêques du royaume suffisent donc à accomplir le rite et à manifester l’accord de l’Église franque. Il faut ajouter également qu’une cérémonie pontificale commune aurait été moins adaptée à cette succession double et immédiate, survenue juste après la mort de Pépin.
Mais pourquoi cette reconnaissance de l’Eglise est-elle si importante alors qu’ils sont maîtres en leur royaume ? Le sacre ne crée pas le roi à lui seul : l’hérédité et l’acclamation par les grands restent indispensables. Mais il donne au pouvoir royal une dimension religieuse et morale considérable.
- Il légitime le souverain devant Dieu : l’onction rappelle les rois bibliques Saül et David, présentés comme choisis par Dieu.
- Il distingue le roi des autres puissants : sans devenir clerc, le souverain reçoit une sacralité particulière.
- Il lie le roi à l’Église : le roi oint devient protecteur de la foi et garant de l’ordre chrétien.
- Il renforce l’obéissance politique : se révolter contre un roi sacré apparaît aussi comme une atteinte à l’ordre voulu par Dieu.
Une partition éphémère
Ce double règne ne dure que trois ans. Carloman meurt en 771, laissant Charles seul maître du royaume franc. Celui-ci réunit alors les deux parts de l’héritage paternel et engage les conquêtes qui feront de lui Charlemagne, puis empereur en l’an 800.
Le 9 octobre 768 marque donc un moment décisif : deux fils de Pépin deviennent rois des Francs en confirmant la dynastie Carolingienne, et l’un d’eux, Charles, commence le chemin qui le conduira à devenir l’une des figures les plus célèbres du Moyen Âge.
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