Mitsubishi ferme la mine de Hashima le 20 avril 1974. Aujourd’hui, ce lieu isolé en mer du Japon représente une aire de jeu rêvée pour les explorateurs urbex.
Un rocher abandonné
L’Ă®le d’Hashima se dresse tel un squelette de bĂ©ton rongĂ© par la mer salĂ©e, un vaisseau fantĂ´me Ă©chouĂ© dans les flots turquoise au large de Nagasaki. Des immeubles de 9 Ă©tages, serrĂ©s comme des dents pourries, percent le ciel ; les façades striĂ©es de coulures noires, tout comme les murs en forme de proue, conçus contre les assauts des typhons, s’effritent en blocs Ă©boulĂ©s. Les vagues chargĂ©es d’écume lèchent les rochers basaltiques comme pour happer ce qu’il reste de ce lieu de dĂ©solation. De loin, l’explorateur urbex scrute cette masse compacte d’un peu plus de six hectares avec une vive curiositĂ©.
Au cĹ“ur de ces ruines, un labyrinthe de tours effondrĂ©es s’offre Ă la vue : fenĂŞtres bĂ©antes comme des orbites vides, bĂ©ton fissurĂ© envahi par mousses et lichens verts qui suintent entre les joints disjoints. Les escaliers intĂ©rieurs, visibles par les brèches bĂ©antes, plongent dans des abysses d’ombres oĂą gisent chaises renversĂ©es, fragments de vaisselle brisĂ©e et rouleaux de câbles rouillĂ©s – reliques figĂ©es d’une vie minière frĂ©nĂ©tique. La vĂ©gĂ©tation sauvage, herbes folles et arbustes tordus, colonise les toits affaissĂ©s, transformant ce monolithe gris en un jardin apocalyptique oĂą le sel marin accĂ©lère la dĂ©sagrĂ©gation inexorable, rendant chaque structure prĂ©caire et hostile.
Au sommet, le phare solitaire domine, peinture Ă©caillĂ©e se dĂ©sagrĂ©geant dans le vent ; en contrebas, les galeries de mine effondrĂ©es bĂ©ent comme des plaies ouvertes, jonchĂ©es de gravats et de ferraille tordue. L’air vibre d’un silence oppressant, rompu seulement par le cri des mouettes et le grondement lointain des vagues – un terrain de jeu mortel oĂą chaque pas invisible promet Ă©boulement ou vertige. L’Ă®le exhale une humiditĂ© lourde imprĂ©gnĂ©e d’iode et de rouille ; la lumière rasante du soir allonge des ombres spectrales sur les dĂ©combres, soulignant la dĂ©solation d’un passĂ© industriel brutal : la densitĂ© surhumaine d’antan contrastant avec l’actuelle dĂ©vastation, un monument UNESCO en sursis, dĂ©vorĂ© par des Ă©lĂ©ments sans pitiĂ©.

Un passé industriel
Retour en arrière, avant l’abandon. Hashima bourdonne d’une vie intense et surpeuplĂ©e, avec jusqu’Ă 5300 habitants entassĂ©s sur ses 6,3 hectares – l’un des endroits les plus densĂ©ment peuplĂ©s au monde, atteignant 83 500 habitants au km² en 1959. L’ambiance y est effervescente : le bruit incessant des machines minières rĂ©sonne sans relâche, les cris des enfants percent les cours d’Ă©cole, et les rires fusent dans les ruelles Ă©troites qui relient immeubles, commerces et Ă©quipements modernes tels qu’un cinĂ©ma, une piscine publique, un hĂ´pital, un temple et mĂŞme un bordel. Cette communautĂ© minière de Mitsubishi vibre d’une Ă©nergie collective, oĂą le labeur quotidien se mĂŞle Ă une Ă©tonnante modernitĂ© pour l’Ă©poque.
Les occupants, principalement des mineurs et leurs familles, habitent des immeubles en bĂ©ton armĂ© pionniers – les premiers du Japon dès 1916 -, Ă©quipĂ©s d’Ă©lectricitĂ©, d’eau chaude et de loyers quasi gratuits, des luxes rares Ă l’Ă©poque. La sociĂ©tĂ© s’organise autour de la mine : des Ă©coles accueillent 800 Ă©lèves, 25 magasins, bars et salles de pachinko animent un « centre-ville » labyrinthique d’escaliers, ponts et tunnels ; les familles partagent des espaces restreints de 10 m², mais profitent de salaires Ă©levĂ©s, bien supĂ©rieurs Ă ceux d’un employĂ© de bureau Ă Tokyo. Cette vie collective, rythmĂ©e par le branle-bas de la mine, forge un sentiment d’appartenance dans cet Ă®lot industriel isolĂ©.
Les mineurs s’y rendent pour les rĂ©munĂ©rations faramineuses promises qui attirent des volontaires japonais, mais aussi des travailleurs forcĂ©s corĂ©ens (plus de 600) et chinois (environ 200) durant la Seconde Guerre mondiale, confinĂ©s dans les zones les plus pĂ©rilleuses sous surveillance impitoyable. Les conditions restent infernales : l’extraction Ă plus de 1000 mètres sous la mer expose Ă une chaleur extrĂŞme (>40°C), une humiditĂ© asphyxiante, de la poussière de charbon, des inondations, des incendies et des accidents qui tuent plus de 200 personnes en 84 ans ; malnutrition, maladies et suicides marquent le quotidien, surtout chez les forçats. Cette Ă®le-prison pendant un temps offre peu d’Ă©chappatoire, imposant une productivitĂ© brutale au prix de souffrances indicibles.
Une transition brutale
DĂ©but 1974, Mitsubishi annonce la fermeture imminente de la mine de charbon. Elle n’est plus viable face au pĂ©trole bon marchĂ© qui rĂ©volutionne l’Ă©nergie japonaise post-choc pĂ©trolier de 1973 ; les habitants disposent alors de trois mois pour tout quitter. Les derniers feux des machines s’Ă©teignent et le 20 avril la liaison maritime quotidienne s’interrompt net : les familles, les mineurs et les enfants montent Ă bord des ferries dans une atmosphère de rĂ©signation mĂŞlĂ©e d’urgence, tandis que les immeubles encore Ă©clairĂ©s la veille plongent dans l’obscuritĂ©. L’île se fige en un tombeau de bĂ©ton livrĂ© aux Ă©lĂ©ments et devient Gunkanjima, le « vaisseau fantĂ´me », un nom poĂ©tique pour un monde industriel frappĂ© d’obsolescence.
Les consĂ©quences frappent immĂ©diatement : l’Ă®le passe en un clin d’Ĺ“il du vacarme des machines, des rires et des klaxons aux mugissements solitaires des typhons et au clapotis incessant des vagues salĂ©es qui rongent dĂ©jĂ les murs protecteurs. Immeubles, Ă©coles, commerces et hĂ´pitaux restent figĂ©s dans leur dernier Ă©tat d’usage, vidĂ©s de tout objet personnel par les Ă©vacuĂ©s pressĂ©s ; sans entretien, le sel marin et les intempĂ©ries entament leur Ĺ“uvre destructrice. Hashima entame alors un demi-siècle de dĂ©labrement solitaire, inaccessible jusqu’Ă son ouverture touristique partielle en 2009, transformant son abandon en lĂ©gende urbex.