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INCIDENT DE DUGWAY : 6000 MOUTONS GAZÉS PAR L’ARMÉE US 📆 13 mars 1968

Le 13 mars 1968, un avion F-4 Phantom libère par erreur du gaz neurotoxique VX lors d’un test aérien au Dugway Proving Ground, dans l’Utah. Ce nuage toxique se disperse vers la Skull Valley, à une trentaine de kilomètres, sous l’effet des vents, et empoisonne environ 6 000 moutons appartenant à des ranchers locaux. Les animaux présentent des symptômes graves comme une paralysie rapide, des convulsions et des hémorragies internes, confirmés par des autopsies révélant la présence du VX dans leurs tissus.

Les autorités découvrent les premiers moutons morts dès le 14 mars, signalés par le shérif de Tooele County qui alerte les vétérinaires face à l’ampleur inhabituelle de la mortalité. Les examens post-mortem, menés les 17 et 18 mars, identifient des traces de VX dans les organes et l’environnement environnant, avec des symptômes caractéristiques tels que spasmes musculaires incontrôlables, salivation excessive et asphyxie progressive. Cette découverte rapide oriente immédiatement les soupçons vers la base militaire de Dugway, connue pour ses essais d’armes chimiques.

Empoisonnement au gaz VX

L’Armée nie d’abord catégoriquement sa responsabilité, attribuant les morts à des causes naturelles ou à des pesticides agricoles. Cependant, le 21 mars, le sénateur démocrate Frank Moss, représentant de l’Utah, publie un rapport confidentiel du Pentagone révélant le test de 320 gallons de VX le 13 mars, forçant l’Armée à ouvrir une enquête. L’affaire explose dans la presse nationale dès le 19 mars, avec des titres alarmants sur le danger des armes chimiques près des zones habitées, générant un scandale majeur au cœur de la Guerre froide et de la guerre du Vietnam.

Le gaz VX, un agent neurotoxique organophosphoré de la série V, inhibe irréversiblement l’enzyme acétylcholinestérase, provoquant une accumulation d’acétylcholine qui surstimule le système nerveux. Cela entraîne une salivation excessive, une constriction pupillaire, des convulsions, une paralysie respiratoire et un arrêt cardiaque en quelques minutes, même par simple contact cutané ou inhalation de faibles quantités. Environ dix fois plus létal que le sarin, avec une dose létale médiane (DL50) d’environ 10 mg pour un adulte, il persiste longtemps sous forme d’un liquide huilé incolore et inodore, rendant sa détection et sa décontamination extrêmement difficiles.

Une affaire vite étouffée

Aucune mort humaine directe n’est enregistrée lors de cet incident, malgré la proximité des ranchs avec la zone de dispersion. Certains résidents et ranchers rapportent toutefois des symptômes neurologiques mineurs comme des maux de tête persistants, des nausées, des troubles visuels et une fatigue inhabituelle dans les jours suivants. Les examens médicaux systématiques n’ont pas détecté de traces significatives de VX chez les humains testés, et l’Armée minimise officiellement tout impact humain, arguant que les concentrations étaient trop faibles pour causer des effets graves.

L’affaire ne donne lieu à aucun procès pénal ou civil contre l’Armée américaine, malgré les preuves accablantes de négligence. L’Armée indemnise les ranchers pour environ 4 372 moutons affectés, dont 2 150 tués ou euthanasiés, versant des compensations financières sans jamais admettre de faute légale ni responsabilité. Une enquête interne dirigée par le général William W. Stone produit plus de 1 000 pages de rapports confirmant la probable cause VX, mais se limite à des recommandations procédurales internes, évitant toute action judiciaire.

Les suites…

En novembre 1969, le président Richard Nixon interdit les tests en plein air d’armes chimiques ou biologiques létaux sur le sol américain, sauf exceptions approuvées par le secrétaire à la Défense, le chirurgien général et lui-même. Il renonce également aux armes biologiques offensives et limite les programmes chimiques à un rôle strictement défensif, une décision accélérée par le scandale de Dugway. Le Congrès adopte une loi restrictive interdisant ces essais ouverts, pavant la voie à la ratification en 1972 de la Convention de Genève sur les armes biologiques et, plus tard, à la Convention sur les armes chimiques de 1993.

Le Dugway Proving Ground voit son budget de recherche réduit de 60%, passant d’un rôle offensif à un focus défensif centré sur les équipements de protection, la détection et la décontamination. Les tests en plein air cessent définitivement sous une surveillance accrue du Congrès et des médias, marquant la fin effective des développements d’armes chimiques aux États-Unis. Cet incident inspire même des œuvres culturelles comme le roman The Andromeda Strain de Michael Crichton, amplifiant l’opposition publique aux programmes militaires secrets.