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KUBILAÏ KHAN, CELUI QUI RÉGNAIT DU PACIFIQUE À L’EUROPE N’EST PLUS 📆 18 février 1294

Le 18 février 1294 s’éteint Kubilaï Khan, petit-fils de Gengis Khan, à l’âge vénérable de 79 ans dans sa capitale de Dadou (l’actuel Pékin). Affaibli par les ravages de l’âge, des excès alimentaires et surtout par le chagrin des pertes familiales successives – notamment celle de son épouse bien-aimée Chabi et de plusieurs héritiers –, il disparaît dans un empire déjà fragilisé par les tensions internes. Son décès marque la fin d’une ère de puissance inégalée : il lègue un colosse territorial s’étendant de la Méditerranée au Pacifique, fruit d’une ambition démesurée mêlant conquêtes brutales et raffinement administratif chinois.

Kubilaï Khan voit le jour le 23 septembre 1215, précisément l’année où les hordes de son grand-père Gengis Khan s’emparent de Pékin, annonciateur d’un destin exceptionnel. Fils aîné de Tolui, quatrième fils de Gengis, il grandit dans l’ombre des conquêtes familiales et excelle tôt comme stratège. En 1260, à la mort soudaine de son frère aîné Möngke lors d’une campagne en Asie du Sud, Kubilaï se proclame Grand Khan lors d’une assemblée à Kaiping, déclenchant une guerre fratricide contre son frère cadet Ariq Boqa qui conteste son titre depuis Karakorum. Victorieux en 1264, il transfère la capitale à Pékin et, en 1271, proclame officiellement la dynastie Yuan – « Origine suprême » – en s’inspirant des traditions impériales chinoises tout en affirmant sa suprématie mongole. Cette même année 1279, ses armées achèvent la conquête des Song du Sud à la bataille de Yamen : Kubilaï devient ainsi le premier souverain non han à régner sur l’ensemble de la Chine, unifiant pour la première fois depuis des siècles ce territoire millénaire sous une bannière étrangère.

Son empire culmine vers 1279 à une superficie vertigineuse, estimée entre 24 et 33 millions de kilomètres carrés, surpassant tout autre empire contigu de l’histoire humaine. Cette immensité englobe non seulement la Chine unifiée, la Corée sous protectorat direct, la Mongolie natale et le Tibet sous suzeraineté spirituelle, mais aussi la Perse, l’Irak et l’Anatolie via l’Ilkhanat, l’Asie centrale jusqu’aux portes de l’Inde, la Russie méridionale et les steppes caspiennes sous la Horde d’Or, ainsi que des incursions en Birmanie et au Vietnam. Sa cour de Dadou rayonne comme un carrefour cosmopolite unique : chrétiens nestoriens, bouddhistes tibétains, musulmans persans, ingénieurs arabes et explorateurs vénitiens comme Marco Polo affluent, apportant savoirs, épices et récits qui fascinent l’Europe médiévale. Cette ouverture propulse la Pax Mongolica, sécurisant la route de la soie sur des milliers de kilomètres.

L’empire se morcelle pourtant en khanats vassaux, ces vastes apanages familiaux distribués par Gengis Khan à ses descendants pour administrer les conquêtes. Chacun fonctionne comme un royaume semi-autonome dirigé par un khan descendant de la lignée d’or, reconnaissant Kubilaï comme Grand Khan suprême lors de cérémonies formelles mais agissant souvent indépendamment. Le Yuan incarne son domaine personnel, centré sur la Chine prospère ; la Horde d’Or impose sa loi sur la Rus’ de Kiev et l’Europe orientale ; le khanat de Djaghataï domine les oasis d’Asie centrale ; l’Ilkhanat prospère en Perse islamisée. Dès les années 1260, des querelles successorales dégénèrent en guerres civiles : Qaïdu défie Kubilaï depuis l’ouest, tandis que la Horde d’Or rompt les liens, fragmentant irrémédiablement l’unité mongole malgré les prétentions universelles du souverain yuan.

Kubilaï exerce sur ces khanats occidentaux un contrôle éminemment symbolique, fondé sur des liens de sang, une diplomatie habile et un prestige de Grand Khan incontesté en théorie. Avec l’Ilkhanat persan, fondé par son frère Houlagou, les relations demeurent les plus étroites : ses khans successifs – Abaqa, Arghun – sollicitent l’approbation de Kubilaï pour leurs intronisations, frappent monnaie à son effigie et entretiennent un flux constant d’ambassades, d’artisans et de marchandises le long de la Pax Mongolica. En revanche, la Horde d’Or de Batu et ses successeurs affiche une autonomie rebelle, ignorant les injonctions de Pékin et soutenant même les ennemis des Ilkhans. Pire, le khanat de Djaghataï, coalisé autour de Qaïdu, entre en guerre ouverte contre Kubilaï de 1268 à 1304 : des expéditions punitives mongoles s’enlisent dans les steppes, soulignant les limites insurmontables des distances eurasiatiques. Ainsi, au-delà des apparences, le pouvoir réel de Kubilaï se cantonne à l’Extrême-Orient.

La Russie subit quant à elle une influence mongole indéniable et prolongée, durant deux siècles et demi de 1237 à 1480, sous le joug implacable de la Horde d’Or dite « Tartare ». Batu Khan, petit-fils de Gengis, lance en 1237 une invasion dévastatrice : Kiev tombe en 1240 après un siège sanglant, les principautés russes – Vladimir, Moscou, Novgorod – plient sous les recensements fiscaux, les tributs exorbitants en fourrures et esclaves, et les brevets d’autorité (yarlyks) octroyés aux princes vassaux. Des expéditions punitives écrasent toute révolte, comme celle de Koulikovo en 1380. Cette domination forge l’État moscovite : Ivan III Kalita excelle comme collecteur de tributs, centralisant le pouvoir princier contre les rivaux ; les Mongols instillent tactiques de cavalerie légère, organisation postale (iam) et despotisme autocratique – un legs culturel et institutionnel persistant jusqu’à la « grande halte sur l’Ougra » de 1480, où Ivan III défie Ahmed Khan sans bataille, scellant l’indépendance de facto de la Moscovie.


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