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LE SIÈCLE DES LUMIÈRES FAIT UNE PAUSE ! 📆 7 février 1752

Le 7 février 1752, un coup de tonnerre secoue le monde intellectuel parisien : le Conseil du roi Louis XV interdit la vente, l’achat et la détention des deux premiers volumes de L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, cette audacieuse entreprise menée par Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert. Les autorités y voient une menace, un foyer de révolte contre l’ordre établi.

Imaginez les fumées d’encre et les débats enflammés dans les salons parisiens du XVIIIème siècle : Diderot, ce philosophe bouillonnant, et d’Alembert, mathématicien précis, dirigent une véritable armée de plumes talentueuses – Voltaire avec son ironie mordante, Rousseau et ses rêves d’égalité, sans oublier une centaine d’autres contributeurs anonymes ou signés. Ce qui commence comme une humble traduction de la Cyclopaedia anglaise d’Ephraïm Chambers se mue en une fresque colossale, un dictionnaire universel qui cartographie les savoirs humains de l’époque. Imaginez 17 volumes de texte compact, plus 11 tomes de planches magnifiques – ces gravures minutieuses d’ateliers de forgerons, de métiers à tisser ou d’instruments chirurgicaux, qui rendent le savoir tangible. Au cœur trône le Discours préliminaire de d’Alembert, où il dessine trois arbres généalogiques des connaissances : la mémoire pour l’histoire et la poésie, la raison pour les sciences, l’imagination pour les arts. L’Encyclopédie respire l’empirisme, célèbre les artisans autant que les savants, et rêve d’un progrès accessible à tous, bourgeois comme noble curieux.

Pourtant, cette lumière crue heurte les ombres du pouvoir. Les jésuites, gardiens zélés de l’éducation traditionnelle, s’offusquent de l’article « Collège » où d’Alembert dépeint leurs méthodes comme étouffantes, superstitieuses, loin des lumières newtoniennes. La Sorbonne, bastion théologique, s’embrase contre la thèse de l’abbé de Prades, un collaborateur de l’ouvrage, accusée de matérialisme pur et d’« esprit voltairien » qui ose réduire l’âme à la matière. Le Conseil du roi tonne contre des « maximes tendant à détruire l’autorité royale », semant un esprit d’indépendance rebelle. On y dénonce l’irréligion dans des articles qui relativisent les dogmes, moquent les capuchons des moines via des renvois espiègles, ou exposent les superstitions « idolâtres » des autres cultes pour mieux ébranler le christianisme. L’incrédulité s’insinue par la primauté de l’expérience sensible sur la révélation divine, tandis que la « corruption des mœurs » pointe dans les critiques voilées du despotisme – récits sanglants de tyrans comme Shah Séfi Ier – et dans une morale laïque qui ose parler de luxure ou d’intolérance sans trembler. Chaque page semble un défi lancé à l’Église et au trône.

Malgré ces tempêtes, les libraires parisiens – André-François Le Breton en chef d’orchestre, flanqués de Briasson, David l’aîné et Durand – orchestrent une distribution rusée. L’ouvrage se vend par souscription, ce système ingénieux où les riches mécènes – nobles férus de sciences, bourgeois en ascension, académies provinciales – versent l’acompte pour des tomes livrés au compte-gouttes entre 1751 et 1772. Le prix ? Près de 960 livres, soit un an de labeur d’un ouvrier qualifié, ce qui en fait un luxe élitiste, mais le tirage explose à 4 225 exemplaires par volume pour satisfaire la soif de savoir. On expédie en province via des relais discrets, et jusqu’en Europe ; après les interdictions, des presses suisses à Neuchâtel ou Genève prennent le relais pour les tomes sensibles. Face aux saisies, des protecteurs comme Malesherbes, directeur de la Librairie, murmurent des autorisations tacites, permettant une diffusion semi-clandestine dans les cercles éclairés.

Une pause forcée ? Loin d’éteindre la flamme, elle attise le brasier. Diderot, maître de la ruse, réécrit des passages prudents, d’Alembert se replie sur les mathématiques, mais l’œuvre triomphe jusqu’en 1772 avec suppléments et index, en gravant dans l’histoire un appel vibrant à la raison tout en influençant révolutions et esprits modernes.


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