Le 2 février 1709, deux navires anglais, le Duke et le Duchess, jettent l’ancre à Más a Tierra, dans l’archipel Juan Fernández. Leur capitaine, Woodes Rogers, monte à terre avec son équipage affamé et malade du scorbut. Un homme étrange vient alors à leur rencontre, vêtu de peaux de chèvre, amaigri mais robuste, il parle un anglais rauque. C’est Alexander Selkirk, secouru après quatre ans et quatre mois de solitude absolue.
Ce marin écossais au caractère bien trempé, navigue en 1704 à bord du Cinque Ports, sous les ordres du capitaine Thomas Stradling. L’expédition corsaire, partie chasser l’Espagnol dans le Pacifique, traverse une tempête infernale au cap Horn. Le bateau, mal en point et à court de vivres, accoste à Más a Tierra pour refaire eau et bois. Selkirk, second du bord, juge le navire trop pourri pour affronter l’océan en sens inverse. Dans un éclat de colère, il défie Stradling : « Je préfère crever ici que couler avec toi ! » Le capitaine, furieux, le débarque avec ses armes, ses outils, ses vêtements et sa Bible. Selkirk regrette vite en voyant la voile s’éloigner. Pourtant, son instinct vient de sauver sa peau : le Cinque Ports s’échoue bientôt près de Malpelo, ses survivants capturés par les Espagnols.
Seul sur cette île volcanique, Selkirk se réinvente en roi des chèvres sauvages. Il bâtit deux huttes solides avec des troncs de poivrier, tressant des herbes pour les rendre étanches : l’une pour dormir, l’autre pour cuisiner. Le feu naît de bâtons frottés ou d’éclats de sa poudre à canon. Il abat d’abord les chèvres au mousquet, puis les traque à pied quand la poudre s’épuise, en apprivoisant même deux pour leur lait. Les phoques, langoustes et tortues comblent son assiette, avec des légumes sauvages comme le céleri et les câpres. Des chats, d’abord compagnons contre les rats voraces, deviennent sa seule société. Chaque jour, il grimpe les collines, scrute l’horizon pour un navire, allumant des feux de détresse – en vain face aux Espagnols qu’il fuit en se cachant. Une chute de falaise le cloue au sol vingt-quatre heures ; il guérit seul, la jambe cassée. La Bible rythme ses prières, préservant son anglais face à la folie.
Quatre ans plus tard, Selkirk repère les voiles anglaises. Il enflamme un bûcher géant sur la colline. Rogers et ses hommes, ébahis, le trouvent nourri de chair fraîche : chèvres, poissons, légumes. William Dampier, pilote en second et ancien commandant de Stradling, le reconnaît vaguement. Rogers refuse son désir de rester solitaire : « Tu vaux mieux à bord ! » Selkirk devient second maître sur le Duke. L’expédition pille des galions espagnols, dont un au trésor colossal. De retour en Angleterre le 1er octobre 1711, il partage le butin, mais la gloire le dépasse.
Londres s’enflamme pour ce héros vivant. Rogers publie en 1712 son best-seller A Cruising Voyage Round the World, décrivant Selkirk en détails crus. Les journaux, comme The Englishman de Richard Steele, en font leurs choux gras ; Selkirk donne des interviews, rencontre la reine Anne. Pourtant, il étouffe en société, hanté par sa liberté sauvage. Daniel Defoe, journaliste affûté, dévore le récit de Rogers – peut-être le rencontre-t-il –, et le transforme en 1719 en Robinson Crusoé. Le roman fusionne Selkirk (la cabane, le bouc cannibale, les signaux espagnols) avec d’autres naufrages et une morale protestante. Best-seller instantané.
Le vrai héros de cette aventure repart en mer en 1716. La fièvre jaune l’emporte le 13 décembre 1721, à 47 ans, au large de l’Afrique sur le Weymouth. Son souvenir plane toujours sur les rivages de Más a Tierra, à 600 km au large des côtes chiliennes, devenue aujourd’hui l’île Robinsón Crusoe – la seule à être peuplée de l’archipel Juan Fernández qu’elle forme avec l’île Alejandro Selkirk et l’île Santa Clara.
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