Le 13 avril 1946, l’AssemblĂ©e nationale française adopte la loi Marthe Richard, qui ferme les maisons closes et renforce la lutte contre le proxĂ©nĂ©tisme. Cette mesure marque la fin officielle du systĂšme rĂ©glementĂ© de la prostitution, en place depuis le XIXe siĂšcle, et instaure une politique abolitionniste.
Sommaire
Marthe Richard, une vie romanesque
Marthe Richard naĂźt Marthe Betenfeld le 15 avril 1889 Ă BlĂąmont, en Meurthe-et-Moselle, dans une famille modeste. Orpheline de pĂšre jeune, elle s’installe Ă Paris comme couturiĂšre, mais la mort tragique de son premier mari, tuĂ© au front en 1914, la pousse vers la prostitution pour survivre. Elle Ă©pouse ensuite l’aviateur anglais Thomas Crompton en 1926, dont le dĂ©cĂšs en 1928 l’enfonce dans la prĂ©caritĂ©.
Pendant la PremiĂšre Guerre mondiale, elle rejoint le service de contre-espionnage français sous les ordres du capitaine Ladoux, menant des missions audacieuses en Allemagne et en Belgique, comme l’infiltration de rĂ©seaux ennemis. Ses mĂ©moires, publiĂ©s dans les annĂ©es 1930, la transforment en icĂŽne nationale, « l’ange de la Grande Guerre », mĂȘme si les historiens contestent la vĂ©racitĂ© de ces aventures.
Ălue conseillĂšre municipale du 4e arrondissement de Paris en 1945 sur une liste de RĂ©sistance, elle se reconvertit en militante abolitionniste, utilisant son passĂ© pour dĂ©noncer l’exploitation des femmes, avant de s’Ă©teindre le 9 fĂ©vrier 1982 Ă Paris.
Les maisons closes et dâabattage de Paris
à Paris, les maisons closes emblématiques attirent une clientÚle huppée avec un luxe ostentatoire : le One-Two-Two (122 rue de Provence) séduit par ses mosaïques, marbres italiens et suites thématiques, fréquenté par Marcel Proust et aristocrates ; le Chabanais (rue Chabanais) pionnier depuis 1878 avec bains turcs et salons orientaux ; le Sphinx (boulevard Edgar-Quinet) par son décor égyptien fantasmé ; la Fourmi (rue de la Fontaine-au-Roi) en Art déco raffiné.
En opposition, les maisons d’abattage, ou « forts », contrastent par leur fonctionnement industriel et bon marchĂ© : situĂ©es rue des Martyrs, Belleville ou Pigalle, elles traitent un flux rapide de clients populaires en files d’attente, sans luxe ni conversation, avec tarifs bas et passages express dans des chambres sommaires, rĂ©servĂ©es Ă la classe prolĂ©taire.
Le contexte post-Libération
La loi s’inscrit dans l’effervescence de l’immĂ©diat aprĂšs-guerre, alors que la France se reconstruit aprĂšs l’Occupation nazie de 1940-1945. Sous le rĂ©gime de Vichy, les maisons closes rouvrent officiellement pour des motifs d’ordre public et hygiĂšne, mais elles servent aussi une moralisation hypocrite, tandis que les prostituĂ©es subissent la stigmatisation pour « collaboration horizontale » avec les soldats allemands, rasĂ©es publiquement ou tondues Ă la LibĂ©ration.
DĂšs aoĂ»t 1944, le gouvernement provisoire de De Gaulle ordonne la fermeture des bordels frĂ©quentĂ©s par les collaborateurs, dans un climat d’Ă©puration gĂ©nĂ©rale. Un puissant mouvement hygiĂ©niste, fĂ©ministe et moralisateur Ă©merge, portĂ© par des figures comme Marthe Richard, qui dĂ©nonce la traite des blanches et l’exploitation des femmes dans un pays traumatisĂ© par la guerre et avide de purification des mĆurs.
En 1946, sous la jeune IVe RĂ©publique, les dĂ©bats Ă l’AssemblĂ©e aboutissent Ă un vote Ă©crasant (366 pour, 3 contre), malgrĂ© les protestations des tenanciĂšres et de certains Ă©lus conservateurs, dans une vague rĂ©formatrice post-LibĂ©ration.
Controverses autour de sa légende
Les exploits d’espionne de Marthe Richard font l’objet de vives controverses, largement considĂ©rĂ©s comme exagĂ©rĂ©s ou fabriquĂ©s. Jean Violan, son ancien amant et agent du contre-espionnage, la qualifie d’« imposteuse » en 1947 dans France Dimanche, rĂ©vĂ©lant qu’elle Ă©tait plutĂŽt suspectĂ©e et surveillĂ©e que vraiment efficace lors de ses missions.
En 1950, l’inspecteur Jacques Delarue l’accuse d’organisation de malfaiteurs, de vols de bijoux et de recel pendant l’Occupation, ainsi que de faux certificats de naissance, entraĂźnant une brĂšve incarcĂ©ration Ă la Petite-Roquette avant un non-lieu. Pire, en 1951, elle publie Appel des sexes, oĂč elle admet avoir Ă©tĂ© instrumentalisĂ©e par les abolitionnistes et plaide paradoxalement pour la rĂ©ouverture des maisons closes, provoquant l’ironie de ses dĂ©tracteurs.
Des journalistes comme Jean Galtier-BoissiÚre et des historiens déconstruisent sa légende comme une pure construction médiatique via conférences, livres et articles sensationnalistes, tandis que son passé de prostituée attire des attaques sexistes récurrentes.
Conséquences pour les prostituées
La loi Marthe Richard prive brutalement environ 40 000 prostituĂ©es inscrites de leurs logements collectifs, des soins mĂ©dicaux obligatoires et d’une protection minimale contre la violence, les repoussant dans la rue, les hĂŽtels de passe ou des rĂ©seaux clandestins prĂ©caires. Elles deviennent plus vulnĂ©rables aux proxĂ©nĂštes, qui se reconvertissent en organisateurs occultes, favorisant l’essor des mafias et une dĂ©pendance accrue. Les risques sanitaires explosent avec l’absence de contrĂŽles systĂ©matiques, propageant IST et VIH dans une clandestinitĂ© sans filet. La prĂ©caritĂ© Ă©conomique frappe particuliĂšrement les plus ĂągĂ©es ou marginalisĂ©es, les centres d’accueil gouvernementaux s’avĂ©rant insuffisants pour une reconversion viable.
Ă long terme, la prostitution ne s’Ă©teint pas mais se disperse en rues, bars et appartements, avec une rĂ©pression du racolage passif jusqu’Ă sa dĂ©pĂ©nalisation en 2016 ; Marthe Richard elle-mĂȘme, dans ses Ă©crits ultĂ©rieurs, regrette ces effets pervers et appelle Ă une rĂ©vision de la loi.
