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« Prendre un bouillon… de onze heures » ?

En français, le mot bouillon ne se limite pas à la cuisine. Selon la formule, il évoque une perte d’argent, un revers de fortune — ou une fin beaucoup plus définitive.

Prendre un bouillon

« Prendre un bouillon » signifie, au sens familier, subir une grosse perte d’argent, un échec financier ou une défaite cuisante. L’image vient d’abord de la natation : celui qui avale de l’eau « boit la tasse » ou « prend un bouillon ». De cette mésaventure physique, on passe naturellement à la mésaventure figurée : celui qui perd beaucoup d’argent a lui aussi avalé quelque chose de désagréable.

Le sens figuré, « faire une perte considérable », est attesté dès 1827. Chez les jockeys, « prendre un bouillon » pouvait même signifier tomber dans la rivière, ce qui confirme le lien initial avec l’eau.

L’expression se répand ensuite dans le vocabulaire des courses hippiques et de la Bourse : parier, perdre, puis « prendre un bouillon ». Aujourd’hui, on l’emploie volontiers pour un investisseur, une entreprise ou un politique qui essuie un revers financier retentissant.

Le bouillon de la presse

Le monde de l’édition renforce cette acception. Dans le jargon de la presse, le bouillon désigne l’ensemble des exemplaires invendus d’une publication : la différence entre le tirage, ce qui est imprimé, et la diffusion, ce qui est vendu.

Ces invendus sont souvent renvoyés par les kiosques, puis détruits ou recyclés en pâte à papier. Les journaux et livres invendus sont ainsi « mis au bouillon », brassés et réutilisés pour refaire de la pâte.

Dire qu’un journal ou un éditeur « prend un bouillon », c’est donc dire qu’il lui reste trop d’exemplaires invendus — et donc qu’il perd de l’argent. On parle aussi de « rendre le bouillon » pour les invendus retournés au distributeur, ou d’un titre qui « va au bouillon » lorsqu’il finit au pilon.

Le bouillon de onze heures

Attention cependant : « prendre le bouillon de onze heures » ne relève pas du même registre. Ici, il s’agit d’être empoisonné — ou, par extension, d’être éliminé, ruiné ou condamné à une fin inévitable.

À l’origine, « donner le bouillon » veut dire empoisonner quelqu’un. Un bouillon servi le soir constitue le véhicule idéal d’un poison : liquide banal, pris dans un cadre de repas ou de soin, il masque facilement une substance mortelle.

Pourquoi « onze heures » ? L’explication la plus convaincante est symbolique : onze heures du soir représentent la dernière heure du jour, puisque minuit ouvre déjà le jour suivant. Boire ce bouillon, c’est donc boire sa dernière heure.

Une autre tradition relie la formule aux Frères de la Charité, qui servent un bouillon aux malades les plus gravement atteints entre dix et onze heures du soir. Comme beaucoup de ces patients meurent dans la nuit, le bouillon de onze heures finit par être associé — à tort — à un breuvage qui tue.