En pleine Seconde Guerre mondiale, alors que les sous-marins allemands déciment les convois alliés au milieu de l’Atlantique, les Britanniques imaginent une solution aussi audacieuse qu’insolite : construire un porte-avions géant… en glace.
En 1942, la bataille de l’Atlantique bat son plein. Les U-Boote attaquent les navires de ravitaillement dans une zone centrale hors de portée des avions basés à terre. Pour combler ce « vide » stratégique, l’inventeur Geoffrey Pyke et l’amiral Lord Mountbatten proposent au Premier ministre Winston Churchill un projet fou : un porte-avions insubmersible, capable de stationner en plein océan et de lancer des avions pour protéger les convois.
La glace pure s’avère trop fragile. Les ingénieurs développent alors le pykrete, un matériau composite mélangeant environ 86% de glace et 14% de pâte de bois. Plus résistant que la glace normale, plus lent à fondre, il nécessite toutefois un système de réfrigération interne pour être maintenu à environ −16 °C. Les plans initiaux prévoient un navire de 610 mètres de long, 100 mètres de large, avec des flancs de 12 mètres d’épaisseur et un déplacement de plus de 1,8 million de tonnes. Un véritable iceberg artificiel, construit à partir de 280 000 blocs de glace.
Pour tester le concept, les Britanniques choisissent le lac Patricia, dans le parc national de Jasper (Alberta, Canada). En 1943, un prototype réduit de 18 mètres sur 9, pesant environ 1 000 tonnes, est construit en secret par des objecteurs de conscience. Équipé d’un moteur de 1 cheval-vapeur pour alimenter son système de refroidissement, le modèle flotte librement après avoir été détaché de la glace du lac. Le prototype résiste tout l’été avant de fondre et de couler lorsque le réfrigérateur est éteint en juin. Ses vestiges reposent toujours au fond du lac, redécouverts par des plongeurs en 1985.
Malgré les essais prometteurs, le projet Habakkuk est officiellement abandonné en décembre 1943. Plusieurs raisons expliquent cette décision : les progrès de l’aviation permettent bientôt de couvrir tout l’Atlantique depuis des bases terrestres, notamment après l’obtention de bases aux Açores ; la construction de porte-avions d’escorte en acier, plus petits et mobiles, s’avère plus efficace et moins coûteuse ; le coût énergétique et logistique pour maintenir un navire de cette taille à basse température est jugé prohibitif.
Bien que jamais concrétisé, le projet Habakkuk reste l’un des épisodes les plus délirants et ingénieux de la Seconde Guerre mondiale. Il illustre l’audace — et parfois l’utopie — des solutions envisagées par les Alliés face à la menace allemande.