Le 28 décembre 1895, au Salon indien du Grand Café à Paris, le public parisien découvre pour la première fois le cinématographe des frères Lumière lors d’une séance payante ouverte à tous.
La salle est modeste, au sous-sol du café, mais l’événement s’annonce immense : dix « vues photographiques animées » se succèdent, projetées sur un écran blanc, dans un silence chargé d’attente et de curiosité. Parmi elles, La Sortie de l’usine Lumière à Lyon retient particulièrement l’attention : des ouvriers et des ouvrières quittent leur lieu de travail, bavardent, rient, traversent le cadre en quelques secondes, et semblent littéralement sortir du mur sous les yeux médusés des spectateurs. Cette projection, qui fait naître rires, exclamations, parfois une légère frayeur face à ces images « vivantes », marque la naissance publique du cinéma comme spectacle collectif, payant, reproductible, et offre au monde la première star involontaire : la foule anonyme de l’usine Lumière.
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Le tournage printanier précède le grand soir
Louis Lumière tourne La Sortie de l’usine Lumière à Lyon le 19 mars 1895, bien avant la séance du 28 décembre, dans la rue Saint-Victor, devant les grilles du complexe industriel familial du quartier Monplaisir à Lyon. La scène dure moins d’une minute, en un seul plan fixe : la caméra est solidement posée sur son trépied, légèrement en biais par rapport au portail, afin de capter un flot continu de salariés qui débouchent sur la chaussée et se dispersent vers la ville. Le temps est clair, la lumière de fin d’hiver-début de printemps est indispensable pour impressionner correctement la pellicule, encore peu sensible, et le décor urbain reste d’une simplicité presque austère : pavés, murs de briques, portail monumental, rares véhicules tirés par des chevaux.
Les premiers commentateurs remarquent très vite un détail qui frappe encore aujourd’hui : les ouvriers et ouvrières semblent étonnamment bien habillés, presque « endimanchés », comme s’ils sortaient moins d’une journée de labeur que d’une promenade bourgeoise. Beaucoup portent chapeaux, cannes, robes élégantes, manteaux soignés ; les coiffes sont impeccables et les silhouettes donnent une impression de propreté et de tenue qui tranche avec l’image habituelle du prolétariat de l’époque. Une hypothèse fréquemment avancée est que la scène ne montre pas une sortie de travail « ordinaire », mais une reconstitution dominicale : les ouvriers et ouvrières seraient revenus un dimanche, probablement après la messe, vêtus de leurs plus beaux habits, spécialement pour être filmés par la nouvelle machine des Lumière, ce qui expliquerait cet aspect presque cérémoniel de la foule. La sortie d’usine, moment banal du quotidien, se transforme alors en véritable petit défilé social, chacun se sachant regardé, espérant peut-être se reconnaître plus tard, et offrant au film cette atmosphère à la fois simple, joyeuse et étrangement solennelle.
On sait aujourd’hui qu’il existe plusieurs versions de cette sortie : Louis Lumière retourne la scène au moins deux ou trois fois, avec de légères variations – un chien traverse le cadre, une voiture à cheval apparaît, la densité du flot humain change selon les prises. La version projetée en décembre 1895 n’est peut-être pas la toute première prise, car certaines bobines d’essai sont perdues ou réservées aux séances privées, comme celle du 22 mars 1895 devant la Société d’encouragement pour l’industrie nationale. Cette répétition du même geste, cette « sortie » rejouée, rappelle que le premier cinéma, même documentaire en apparence, met déjà en scène la réalité, la chorégraphie, la retouche – bref, fabrique une petite fiction à partir du réel.
Le cinématographe, un bijou technologique
Sur le plan technique, le cinématographe des frères Lumière condense plusieurs fonctions dans un seul appareil : il sert à la fois de caméra de prise de vue, de tireuse de copies et de projecteur, ce qui simplifie considérablement la chaîne de fabrication des films. Breveté le 13 février 1895, l’appareil fonctionne avec une pellicule de 35 mm perforée de manière spécifique (deux perforations rondes par photogramme) pour contourner les brevets d’Edison sur les perforations rectangulaires, tout en assurant un défilement régulier. L’image se succède à environ 16 images par seconde, actionnées à la main par une manivelle, ce qui rend l’appareil autonome, sans besoin d’électricité, et donc parfaitement adapté aux projections itinérantes, dans les salons, les théâtres ou les cafés.
L’ingénieur Jules Carpentier collabore étroitement avec les Lumière pour fiabiliser le mécanisme : il conçoit un système d’entraînement intermittent par came et griffes qui immobilise chaque image le temps de la projection, sans arrachement de la pellicule. Le cinématographe pèse environ 8 kg, se transporte dans une caisse, et peut être manipulé par un seul opérateur qui assure la prise de vue le jour, puis, le soir venu, projette les vues tournées dans une salle improvisée. Cette portabilité ouvre la voie à un cinéma du réel : films de rue, scènes de vie, vues de voyages, plutôt que sujets figés en studio. La Sortie de l’usine Lumière devient le prototype de cette esthétique : cadre fixe, lumière naturelle, action simple, mais intensité de la présence humaine.
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Bataille de concepts avec l’Américain Edison
Face au système Lumière, Edison apparaît à la fois pionnier et prisonnier de sa première intuition. Son kinétoscope, conçu pour une vision individuelle, propose au spectateur de se pencher sur un oculaire pour regarder, seul, une courte bande animée qui défile dans une boîte ; chaque vision est payante, transformant la machine en « juke-box à images » idéal pour les salles de jeux et les foires. Le kinétographe, la caméra d’Edison, est lourd, encombrant, nécessite l’électricité et impose souvent un tournage en studio sous un éclairage artificiel très fort, ce qui limite la spontanéité et l’extériorité de ses films.
Les Lumière prennent le contre-pied de ce modèle. Là où Edison enferme le spectateur dans une expérience solitaire, les Lumière imaginent d’emblée un spectacle collectif : un écran, une salle, une foule qui rit, s’émeut, commente à haute voix les images projetées. Sur le plan économique, Edison mise sur une multiplication de cabines payantes, tandis que les Lumière optent pour des séances où un billet donne accès à tout un programme de vues animées. Le choix de perforations différentes sur la pellicule – rondes chez les Lumière, rectangulaires chez Edison – ne relève pas seulement de la stratégie juridique : il symbolise aussi une volonté d’indépendance technique et industrielle vis-à -vis du géant américain. Cette divergence de vision dessine les deux grandes voies du cinéma naissant : appareil à images pour machines individuelles d’un côté, spectacle public, presque théâtral, de l’autre.
L’usine, cœur battant de l’innovation
L’usine Lumière, à Lyon-Monplaisir, est bien plus qu’un simple décor de film : elle représente un véritable laboratoire industriel. Fondée par Antoine Lumière, puis développée par ses fils, elle se spécialise d’abord dans les plaques photographiques sèches au gélatino-bromure d’argent, notamment les fameuses plaques « Étiquette bleue », qui permettent aux photographes d’exposer plus rapidement et de développer plus facilement leurs images. L’usine fabrique également des papiers photographiques, des produits chimiques associés, et, à partir du milieu des années 1890, ses propres pellicules cinématographiques 35 mm, assurant ainsi une autonomie totale en matière de support sensible, sans dépendre d’Eastman ou d’autres fournisseurs.
L’outil de production se modernise rapidement : machines pour laver et couper les plaques de verre, ateliers pour couler et sécher les émulsions, salles de conditionnement, laboratoires de recherche. Au plus fort de son activité, le site emploie plus de 500 ouvriers et ouvrières, exporte plaques et papiers dans toute l’Europe, voire au-delà , et incarne une forme de capitalisme industriel paternaliste, où la famille Lumière loge certains employés à proximité et façonne tout un quartier. Au tournant du siècle, l’entreprise se diversifie : spécialités pharmaceutiques (comme la Cryogénine), produits chimiques, puis procédés de photographie couleur avec l’Autochrome en 1907, confirmant cette usine comme un foyer permanent d’innovation technique plutôt qu’une simple fabrique de cinéma.
L’héritage d’une fratrie visionnaire
Après le succès fulgurant du cinématographe, les frères Lumière ne se fixent pas durablement dans la production de films de fiction, qu’ils considèrent assez vite comme un simple prolongement du théâtre. Louis et Auguste se tournent davantage vers la recherche, la photographie couleur, la médecine expérimentale, multipliant brevets et expérimentations, notamment dans le domaine de l’imagerie médicale et des procédés d’enregistrement. Dès les années 1920, la direction opérationnelle de la société passe entre les mains d’Henri Lumière, fils d’Auguste, tandis que les deux frères s’orientent vers un rôle plus scientifique et honorifique. Louis meurt en 1948 à Bandol, Auguste en 1954 à Lyon ; tous deux reposent au cimetière de la Guillotière, dans la ville même où le cinéma public naît en 1895.
L’entreprise, rebaptisée et restructurée au fil des décennies, résiste quelque temps à la concurrence internationale, notamment face aux géants de la pellicule et de la chimie. Mais à partir des années 1960, l’activité décline, et une partie des bâtiments industriels est démolie dans les années 1970, transformant le paysage de Monplaisir. La villa familiale, heureusement préservée, devient en 1982 le siège de l’Institut Lumière, musée et cinémathèque consacrés à la mémoire des frères et à l’histoire du cinéma, faisant du quartier un lieu de pèlerinage pour cinéphiles du monde entier. Aujourd’hui, lorsque l’on revoit La Sortie de l’usine Lumière, on ne regarde plus seulement un document technique ou un « premier film » ; on entre dans la vie d’une famille, d’une usine, d’un quartier, à l’instant précis où le monde bascule dans l’ère des images animées.
Illustration: projection du film « La sortie des usines Lumière » à la fin du 19ème siècle, spectateurs médusés par l’image sortant de l’écran – Image IA

