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NAUFRAGE DE L’AMOCO CADIZ SUR LES CÔTES BRETONNES 📆 16 mars 1978

Le 16 mars 1978, le pĂ©trolier libĂ©rien Amoco Cadiz, un supertanker ultramoderne de 330 mĂštres de long lancĂ© en 1974, transporte 219 797 tonnes de brut lĂ©ger plus 4 000 tonnes de fioul de soute. Au large d’Ouessant, en pleine tempĂȘte aux vents de force 9-10, il subit une avarie critique de gouvernail qui le laisse Ă  la dĂ©rive vers les roches impitoyables de Portsall en FinistĂšre. Cette catastrophe provoque l’une des plus graves marĂ©es noires jamais enregistrĂ©es en Europe, polluant 360 Ă  400 km de cĂŽtes bretonnes.

L’avarie et dĂ©rive

À 9h45 prĂ©cises, les deux systĂšmes de barre – hydraulique principal et Ă©lectrique de secours – tombent en panne simultanĂ©ment Ă  33 milles nautiques d’Ouessant, probablement en raison d’une fatigue mĂ©tallique des vĂ©rins ou d’un dĂ©faut de maintenance sur ce navire rĂ©cent mais mal entretenu par Amoco Transport. MalgrĂ© des moteurs diesel puissants toujours fonctionnels et une cargaison stable dans des cuves pleines Ă  98%, le gĂ©ant d’acier se rĂ©vĂšle totalement ingouvernable, privĂ© de toute direction arriĂšre ou avant.

PoussĂ© par des vents violents et une mer dĂ©montĂ©e, l’Amoco Cadiz dĂ©rive inexorablement vers la cĂŽte Ă  une vitesse de 2 Ă  3 nƓuds ; les tentatives dĂ©sespĂ©rĂ©es du commandant italien Pasquale Bardari pour jeter l’ancre n’aboutissent qu’à une tenue Ă©phĂ©mĂšre de trente minutes dans la houle furieuse, aggravant l’impuissance face Ă  la cĂŽte qui se rapproche.

Intervention du Pacific

Le remorqueur Pacific, navire puissant de la sociĂ©tĂ© allemande Bugsier – spĂ©cialiste du remorquage en haute mer et habituĂ© des cĂŽtes finistĂ©riennes exposĂ©es aux tempĂȘtes – se trouve par chance Ă  proximitĂ© immĂ©diate de la zone de dĂ©tresse et contacte l’Amoco Cadiz dĂšs 11h28 pour offrir son assistance via le « Lloyd’s Open Form » (LOF), contrat maritime standard garantissant au sauveteur une rĂ©munĂ©ration « no cure, no pay » sans nĂ©gociation prĂ©alable.

MalgrĂ© trois passages audacieux de l’amarre lourde de 15 tonnes (premier succĂšs Ă  13h31, puis 18h20 par l’arriĂšre et 20h07), les efforts hĂ©roĂŻques du Pacific Ă  80% de sa puissance Ă©chouent face Ă  la tempĂȘte impitoyable et Ă  un remorquage inefficace ; le cĂąble casse dĂ©finitivement Ă  22h12, alors que le sister-ship Simson arrive trop tard et que l’échouement fatal survient Ă  21h43 sur les Ă©cueils de Portsall.

Aggravation par les assureurs

DĂšs 11h05, le capitaine Bardari alerte les bureaux d’Amoco Ă  Chicago, GĂȘnes et Milan, mais les assureurs amĂ©ricains – contactĂ©s par dĂ©calage horaire – aggravent dramatiquement la dĂ©rive en refusant d’abord le LOF rapide pour nĂ©gocier pied Ă  pied un contrat provisoire sur les coĂ»ts potentiels exorbitants d’un supertanker (jusqu’à 1 million de dollars par jour). Ce marchandage obsessionnel, motivĂ© par la peur de factures colossales dans un droit maritime complexe, retarde l’autorisation effective du remorquage jusqu’à 13h15, soit prĂšs de 3h30 aprĂšs l’avarie initiale.

RĂ©sultat : l’Amoco Cadiz parcourt 13 milles nautiques supplĂ©mentaires vers la cĂŽte bretonne, une faute majeure unanimement critiquĂ©e dans les enquĂȘtes officielles et les procĂšs ultĂ©rieurs comme un facteur dĂ©cisif de la catastrophe.

Dépollution massive

DĂšs le second heurt Ă  21h39, des brĂšches massives libĂšrent 223 000 tonnes de brut lĂ©ger qui se rĂ©pand en nappes gigantesques, portĂ©es par les vents d’ouest et les courants jusqu’à l’archipel de BrĂ©hat, polluant baies et estuaires semi-fermĂ©s ; fin avril, 50 000 Ă  60 000 tonnes s’accumulent sous forme de galettes et boulettes, tuant 20 000 oiseaux marins, des milliers de poissons et 6 000 tonnes d’huĂźtres, tandis que moins de 10% du pĂ©trole est rĂ©cupĂ©rĂ© et que le reste s’évapore, se disperse en mer ou est diluĂ© par des dispersants chimiques controversĂ©s pour leur toxicitĂ©.

Le plan Polmar, premier dispositif national d’urgence, est dĂ©clenchĂ© Ă  23h45 le 16 mars lors de rĂ©unions de crise Ă  Paris dĂšs 1h45 le lendemain, mobilisant une armada de 35 000 Ă  40 000 personnes – militaires, agriculteurs avec leurs tonnes Ă  lisier, bĂ©nĂ©voles de la LPO et volontaires anonymes – qui ramassent manuellement Ă  la pelle, aux pelles et seaux pendant six mois officiels. 1 000 camions par jour Ă©vacuent des centaines de milliers de tonnes de dĂ©chets mazoutĂ©s vers des fosses d’enfouissement, les ports de Roscoff et Brest, ou des usines de traitement Ă  Nantes et Le Havre, dans une opĂ©ration titanesque qui inspire la crĂ©ation du CEDRE et un Polmar renforcĂ©.

ProcĂšs historique

AprĂšs 14 ans de procĂ©dure acharnĂ©e aux États-Unis, le tribunal de Chicago dĂ©clare Amoco pleinement responsable en avril 1984 pour mauvaise maintenance du gouvernail et manquements graves, mais les indemnisations initiales restent modestes : 123 millions de francs pour le syndicat mixte des communes et 202 millions pour l’État français.

Amoco fait appel ; la Cour d’appel du 7e circuit confirme la faute en janvier 1992, portant le montant total Ă  1,257 milliard de francs français (environ 190 millions d’euros actuels), incluant intĂ©rĂȘts cumulĂ©s, prĂ©judices Ă©conomiques directs et coĂ»ts de dĂ©pollution, dont 225 millions prĂ©cisĂ©ment pour les collectivitĂ©s bretonnes et plus d’un milliard pour l’État. La multinationale renonce Ă  un ultime recours en avril 1992 et paie intĂ©gralement, finançant Ă©coles, ports et Ă©quipements publics en Bretagne.

Ce « procĂšs du siĂšcle » pour l’environnement Ă©tablit un prĂ©cĂ©dent juridique majeur en droit de la pollution marine transnationale, victorieux contre une multinationale malgrĂ© des indemnisations unanimement jugĂ©es insuffisantes au regard des dommages Ă©cologiques et Ă©conomiques durables.