Dans la nuit du 30 au 31 août 1888, une femme de 43 ans erre dans les rues sombres et humides de Whitechapel, à l’est de Londres. Vers 3 h 40 du matin, un charretier découvre son corps étendu atrocement mutilé dans une ruelle appelée Buck’s Row. Elle s’appelle Mary Ann Nichols, dite « Polly ». Son assassinat marque le début d’une série de meurtres qui terrifie l’Angleterre victorienne et donne naissance à l’un des plus célèbres tueurs en série de l’histoire : Jack l’Éventreur.
La descente aux enfers de Mary Ann
Mary Ann Nichols ne naît pas dans la misère. Née Mary Ann Walker le 26 août 1845 à Londres, elle grandit dans une famille ouvrière. À 18 ans, elle épouse William Nichols, un ouvrier imprimeur. Le couple s’installe près de Fleet Street, puis à Walworth, et a cinq enfants. Pendant près de quinze ans, Mary Ann mène une existence conforme aux normes de l’époque : épouse au foyer, mère de famille, sans signe particulier de déchéance.
Au début des années 1880, le mariage se brise. Les versions divergent sur les causes. Selon Mary Ann, c’est l’infidélité de son mari, notamment avec une infirmière qui l’a soignée après un accouchement, qui provoque la séparation. Selon William et les rapports de police, c’est surtout l’alcoolisme de Polly, ses absences répétées et sa conduite « immorale » qui détruisent le foyer. William garde les enfants et verse d’abord une petite pension de 5 shillings par semaine, puis la supprime après avoir prouvé en justice qu’elle se prostitue.
Après la séparation, Mary Ann alterne entre le domicile de son père, des garnis et surtout les workhouses, ces hospices publics pour indigents. Entre 1880 et 1887, elle est enregistrée à plusieurs reprises, notamment à la Lambeth Workhouse. Pour survivre entre deux séjours, elle se prostitue de manière irrégulière, typique des femmes pauvres de l’East End.
Les workhouses victoriennes, créées par la loi de 1834 sur les pauvres, sont des établissements où les indigents obtiennent gîte et nourriture en échange d’un travail pénible et d’une vie volontairement dure. Conçues pour dissuader la pauvreté « assistée », elles séparent les familles, imposent un régime austère et un labeur quotidien, devenant à la fois refuge de dernier recours et symbole de la honte sociale des pauvres.
Le meurtre de Mary Ann
Le 30 août au soir, Mary Ann est expulsée de son asile de nuit vers 1 h 30 car elle n’a pas les quatre pence nécessaires pour payer son lit. Elle erre dans les rues, boit dans un pub sur Brick Lane, et rencontre vers 2 h 30 une autre résidente, Emily Holland, à qui elle confie avoir déjà eu trois fois l’argent du lit mais l’avoir dépensé en alcool. Une heure plus tard, son corps est découvert dans Buck’s Row, gorge tranchée et abdomen mutilé.
Le charretier Charles Cross, rejoint par un autre passant, puis par l’agent de police John Neil, découvre le corps vers 3 h 40–3 h 45. Les blessures sont terribles : gorge tranchée à deux reprises, abdomen entaillé et organes génitaux lacérés. Les mutilations semblent avoir été infligées après la mort. Un peigne, un petit miroir brisé, un mouchoir et un chapeau bon marché jonchent le sol près du corps.
Son corps est reconnu grâce à ses vêtements, marqués du Lambeth Workhouse, et identifié officiellement par son père et son mari. L’autopsie, réalisée par le docteur Llewellyn, conclut à une mort par hémorragie due à la section des artères carotides, avec mutilations abdominales post-mortem.
Mary Ann Nichols est inhumée le 6 septembre 1888 au cimetière de la Cité de Londres, à Manor Park. Une plaque commémorative y est posée plus tard sur sa tombe, devenue un point de mémoire pour les visiteurs intéressés par l’affaire.
De Mary Ann Nichols à Jack l’Éventreur
Après le meurtre de Mary Ann Nichols, la presse parle d’abord du « tueur de Whitechapel », du « Whitechapel fiend » ou encore du « Leather Apron » (« tablier de cuir »), sans unifier les crimes sous un seul nom. Le 8 septembre, Annie Chapman est assassinée avec des mutilations similaires ; les journaux commencent à soupçonner un même auteur, mais le surnom n’est pas encore fixé.
Le 25 septembre 1888, une lettre arrive à la Central News Agency, adressée « Dear Boss » (« Cher patron »). Elle est signée « Jack the Ripper », et décrit de manière provocante les meurtres, en promettant de nouvelles « besognes ». La police la reçoit le 27 septembre, puis la fait publier dans les journaux le 3 octobre, espérant que quelqu’un reconnaîtra l’écriture. C’est cette publication qui diffuse mondialement le nom « Jack the Ripper », aussitôt repris par toute la presse britannique et internationale.
Dans la nuit du 29 au 30 septembre, deux nouvelles victimes sont tuées presque coup sur coup : Elizabeth Stride et Catherine Eddowes. Ce « double événement » renforce l’idée d’un tueur en série unique et offre à la presse un matériau sensationnel : caricatures, illustrations, titres choc, récits détaillés. Le nom « Jack the Ripper » devient alors le label médiatique de toute l’affaire, éclipsant les autres surnoms.
D’autres lettres suivent, notamment la célèbre « From Hell » envoyée le 15 octobre, accompagnée d’un demi-rein humain. La plupart des historiens considèrent aujourd’hui que ces lettres sont des canulars, probablement écrits par des journalistes ou des farceurs pour stimuler les ventes. Mais l’effet est atteint : le public, les journaux, puis la postérité, retiennent « Jack l’Éventreur » comme nom du tueur, bien que la police n’ait jamais identifié l’homme derrière ce pseudonyme.
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