Le 1er août 1832, le Royaume-Uni fait un pas décisif dans l’histoire médicale en adoptant la loi sur l’anatomie, connue sous le nom d’Anatomy Act. Elle instaure un cadre légal strict régulant la dissection des corps humains, jusqu’ici pratiquée dans une quasi-illégalité.
Cette loi vise à répondre à une crise profonde : le besoin urgent de cadavres pour l’enseignement médical, mais aussi l’hostilité massive de la société face à des pratiques perçues comme barbares. Derrière ce texte se jouent des enjeux de progrès scientifique, de justice sociale et de respect de la dignité humaine. Pourtant, loin d’apaiser, elle provoque méfiance et débats passionnés dans toute la nation.
Sommaire
Une demande forte face à une offre faible
Avant 1832, la dissection est un privilège pénal réservé aux « criminels » condamnés à mort. Cette exclusivité est fondée sur une vision punitive : la dissection s’impose comme une forme d’humiliation post-mortem, destinée à prolonger la peine capitale par la profanation du corps, acte terrible dans la tradition chrétienne de l’époque. Cette approche exacerbe une rareté tragique. En effet, le nombre limité de condamnés exécutés chaque année est largement insuffisant pour satisfaire la demande sans cesse croissante des écoles de médecine, indispensables à la formation des futurs médecins et chirurgiens.
Ce déséquilibre crée un vaste marché clandestin. Des individus, appelés « résurrectionnistes », s’introduisent la nuit dans les cimetières pour subtiliser les corps ensevelis ou déterrer des dépouilles fraiches. Ce phénomène dépasse vite le simple vol : des groupes organisés en bandes criminelles s’imposent, un exemple marquant étant celui des « London Burkers ». Inspirés par les effroyables meurtres de Burke et Hare en Écosse, ils commettent désormais l’irréparable : tuer pour fournir des corps frais. Ces crimes transforment le paysage médical en un théâtre d’horreur noir, provoquant panique et haine chez la population.
La terreur des familles s’ajoutant au deuil
Face à ce fléau, les familles britanniques ne restent pas inertes. Certaines optent pour des veilles funèbres prolongées, gardant les défunts à domicile jusqu’à ce que la putréfaction s’engage, rendant le corps moins attrayant pour les anatomistes. D’autres multiplient les dispositifs matériels : des mortsafes, sortes de cages de métal solidement fixées sur les tombes, interdisent toute exhumation facile. Des cercueils renforcés, lourdes pierres tombales ou caveaux sécurisés sont utilisés pour compliquer au maximum les vols.
Ces mesures témoignent de la peur et du respect envers les morts, mais aussi de la défiance grande contre la médecine et les autorités, accusées de complicité parfois trop évidente. Pourtant, ces protections ne suffisent que rarement à enrayer un trafic qui, dans les grandes villes, demeure une source lucrative pour beaucoup, au prix souvent du sang et des larmes.
Une loi, mais à quel prix ?
La loi de 1832 instaure un changement incontournable : elle légalise l’usage des corps non réclamés des indigents décédés dans les institutions publiques, comme les hospices ou les prisons, et soumet la dissection à une régulation rigoureuse avec des licences et des contrôles. Si cette avancée permet de mettre fin au marché noir et aux violences inhérentes, elle déplace aussi l’objet de la controverse.
Les plus pauvres voient leurs dépouilles devenir un matériau scientifique sans leur consentement, ce qui renforce leur stigmatisation sociale et leur sentiment d’injustice. Le tabou religieux persiste, et la société éprouve toujours une profonde méfiance envers une médecine jugée froide et distante. La question morale demeure entière : jusqu’où accepter le sacrifice corporel des plus vulnérables au nom du progrès ?
Un conflit perpétuel entre science et humanité
L’Anatomy Act symbolise à la fois la grande nécessité de la médecine à progresser et les limites éthiques que la société impose à ce progrès. La science avance, souvent au prix fort, sur le terrain incertain du respect des morts et des sentiments populaires. Cette loi reste un exemple des tensions sociales et morales qui jalonnent l’histoire de la médecine, où pouvoir, savoir et humanité s’entremêlent dans une danse parfois macabre.
Annexes
Les meurtres de Burke et Hare
Entre 1827 et 1828, à Édimbourg, William Burke et William Hare commettent une série de meurtres d’une cruauté insoupçonnée. Leur objectif est cynique : fournir des corps frais à la demande croissante du professeur Robert Knox, anatomiste renommé mais indifférent à l’origine des dépouilles qu’il dissèque.
Agissant à partir d’un moyen simple et silencieux, ils étouffent leurs victimes, souvent des personnes sans attaches, des pensionnaires vulnérables de la maison tenue par Hare. On dénombre une quinzaine de meurtres. Les deux femmes du groupe (la maîtresse de Burke et l’épouse de Hare) prennent parfois part à l’appât ou à la dissimulation des victimes. Les meurtres cessent lorsque les locataires Anne et James Gray découvrent un cadavre caché sous un lit et alertent la police.
Ces actes horrifient une société d’ordinaire habituée à considérer la profanation comme une infamie. Le public découvre aussi que ces tueurs ne se contentent pas de voler des morts, mais exterminent pour vendre des corps, faisant des victimes des êtres humains à la dignité bafouée.
L’arrestation de Burke se solde par un procès spectaculaire qui contribue directement à la naissance de l’Anatomy Act. Burke est pendu et son corps disséqué publiquement, comme un ultime acte d’expiation symbolique. Hare échappe à la peine grâce à sa collaboration avec la justice, mais disparaît mystérieusement peu après.
Les meurtres des London Burkers
Peu après les révélations écossaises, Londres connaît son propre scandale avec le groupe des London Burkers, aussi appelés Bethnal Green Gang. Actifs dès 1830, ils reprennent le modèle morbide de Burke et Hare en assassinant pour alimenter les écoles d’anatomie londoniennes.
Ces individus attirent leurs victimes, souvent des sans-abri ou des isolés, en usant de perfidies et de drogue. Ils les noient dans un puits, assurant ainsi la fraîcheur des corps, très prisée par les professeurs d’anatomie. Leur commerce fructueux alimente plusieurs hôpitaux de premier plan.
Découverts en 1831 grâce à une enquête menée après la suspicion d’un anatomiste, ils sont arrêtés et jugés à la cour de l’Old Bailey. Le procès révèle l’ampleur de la criminalité associée au trafic des cadavres. Ce scandale londonien accentue la pression populaire et politique pour mettre en place une réglementation officielle et efficace des pratiques anatomiques, contribuant directement à l’adoption de l’Anatomy Act.