Le 20 septembre 1899, Paris bruisse de rumeurs et dâagitation politique. Câest ce jour que les insurgĂ©s de Fort Chabrol dĂ©cident de dĂ©poser les armes, mettant fin Ă une rĂ©sistance qui tient la capitale en haleine depuis trente-huit jours.
DerriĂšre la façade de lâimmeuble assiĂ©gĂ©, des hommes Ă©puisĂ©s peinent Ă croire que leur combat touche Ă sa fin. Ils incarnent une extrĂȘme tension, nĂ©e du tumulte de lâaffaire Dreyfus et des divisions profondes de la sociĂ©tĂ© française â et leur reddition marque lâĂ©pilogue dâun Ă©pisode aussi tragi-comique que rĂ©vĂ©lateur du climat ambiant.
Sommaire
Au cĆur de la fiĂšvre antidreyfusarde
Durant lâĂ©tĂ© 1899, la crise politique bat son plein. Jules GuĂ©rin, figure centrale des milieux nationalistes et prĂ©sident de la Ligue antisĂ©mite, se retrouve dans le viseur de la justice Ă la suite des remous provoquĂ©s par la tentative de coup dâĂtat antidreyfusard. PlutĂŽt que de cĂ©der au mandat dâarrĂȘt, il dĂ©cide de se barricader avec une douzaine dâhommes armĂ©s dans le siĂšge de son journal, LâAntijuif, au 51 rue de Chabrol.
Paris tout entier se passionne pour ce siĂšge insolite : la foule se presse, la presse sâemballe et lâadministration dĂ©ploie ses forces, hĂ©sitant sur la marche Ă suivre pour Ă©viter lâeffusion de sang.
Echec du coup d’Ătat antidreyfusard
Quelques mois plus tĂŽt, le nationaliste Paul DĂ©roulĂšde orchestre une tentative de putsch le 23 fĂ©vrier, tentant de faire basculer la RĂ©publique lors des obsĂšques du prĂ©sident FĂ©lix Faure. EntourĂ© de monarchistes et de ligues antidreyfusardes, il cherche Ă convaincre les troupes du gĂ©nĂ©ral Roget dâenvahir lâĂlysĂ©e et de renverser le rĂ©gime rĂ©publicain.
Jules GuĂ©rin se trouve aussi impliquĂ© dans ce vaste complot contre la sĂ»retĂ© de lâĂtat, ce qui lui vaut dâĂȘtre poursuivi en justice. L’Ă©chec de cette opĂ©ration prĂ©cipite la riposte des autoritĂ©s contre les ligues nationalistes, et câest dans ce contexte chaotique que dĂ©bute le siĂšge de Fort Chabrol.
Une résistance sans avenir
Ă lâintĂ©rieur du Fort, GuĂ©rin et ses compagnons font preuve dâune ingĂ©niositĂ© remarquable pour survivre. Avant le blocus, ils stockent quantitĂ© de denrĂ©es, dâarmes et de munitions. Au fil des jours, les sympathisants organisent un ravitaillement ingĂ©nieux â pains lancĂ©s depuis les cars, jambonneaux tirĂ©s sur des cordes, paquets jetĂ©s depuis les toits voisins.
MalgrĂ© la coupure du gaz, de lâeau et du tĂ©lĂ©phone par la police, ils tiennent bon, affrontant la chaleur et lâinsalubritĂ© croissante. Paris observe, sâinterroge : la solidaritĂ© des rĂ©seaux antidreyfusards et la tĂ©nacitĂ© des assiĂ©gĂ©s deviennent les piliers dâune rĂ©sistance qui dĂ©fie lâautoritĂ© rĂ©publicaine.
La Ligue antisémite de Jules Guérin
La Ligue antisĂ©mite portĂ©e par GuĂ©rin affiche un programme dâune violence idĂ©ologique inĂ©dite. HĂ©ritiĂšre dâune pensĂ©e anticapitaliste et nationaliste â influencĂ©e par Ădouard Drumont â, elle se veut âsocialiste nationaleâ et ambitionne de ârendre la France aux Françaisâ en luttant contre le âcomplot judĂ©o-financierâ.
Ce programme vise Ă exclure les Juifs de la sociĂ©tĂ©, Ă leur retirer la nationalitĂ© et Ă dĂ©noncer leur influence supposĂ©e dans la politique, la finance et la presse. La Ligue utilise la propagande, les meetings, les journaux comme LâAntijuif, et prĂ©tend se dresser comme rempart contre la RĂ©publique, les valeurs universelles, le âcosmopolitismeâ. Lâantimaçonnisme tient une place secondaire, la prioritĂ© demeurant la stigmatisation et lâexclusion. La Ligue se rapproche des milieux royalistes et boulangistes, fĂ©dĂšre divers courants nationalistes, et cristallise la haine dans un climat dĂ©lĂ©tĂšre â par lâaction directe, la violence verbale et lâagitation militante.
Au quotidien, ce projet se dĂ©cline dans la presse et lâaction militante. La Ligue appelle Ă lâexclusion sociale, promeut la sĂ©grĂ©gation et rĂ©clame des lois spĂ©ciales pour âprotĂ©gerâ la nation contre une âtyrannie juiveâ fantasmĂ©e. Elle sâoppose sans relĂąche aux principes de la citoyennetĂ© universelle, prĂŽnant la restauration dâun ordre ânationalâ fondĂ© sur la puretĂ© ethnique et lâexclusion. Les discours de GuĂ©rin galvanisent les foules antidreyfusardes : sa Ligue devient lâun des foyers principaux de lâantisĂ©mitisme militant, attaquant la RĂ©publique, la franc-maçonnerie et toute forme dâintĂ©gration. Le climat dĂ©lĂ©tĂšre quâelle entretient favorise lâagitation, la violence et lâexaspĂ©ration des tensions politiques.
La chute du fort et de la ligue
La reddition du Fort Chabrol sonne le glas du rĂȘve antidreyfusard. GuĂ©rin et ses complices sont arrĂȘtĂ©s, jugĂ©s pour complot contre la sĂ»retĂ© de lâĂtat. GuĂ©rin reçoit une lourde peine de dix ans de dĂ©tention, commuĂ©e en bannissement dĂšs lâannĂ©e suivante sous la pression politique, puis il bĂ©nĂ©ficie de lâamnistie en 1905 et peut revenir Ă Paris. La majoritĂ© de ses compagnons sont acquittĂ©s ou faiblement condamnĂ©s, tandis que dâautres meneurs du coup dâĂtat sont bannis. Ce procĂšs passionne le public, finit par tourner en dĂ©rision les extrĂ©mistes et marque, par sa issue, le triomphe institutionnel de la RĂ©publique parlementaire sur ses adversaires.
LâĂ©pisode de Fort Chabrol, Ă la fois tragi-comique et rĂ©vĂ©lateur, Ă©claire une face sombre de la RĂ©publique oĂč se dissimule – pour ressurgir rĂ©guliĂšrement – une extrĂȘme-droite nationaliste et antisĂ©mite qui, heureusement cette fois-ci, croit un instant pouvoir la renverser avec quelques cartouches, des slogans enflammĂ©s et beaucoup de jambonneaux.