Ce 9 février 1619, place du Salin à Toulouse, la foule assiste à un supplice effroyable : Giulio Cesare Vanini, dit Lucilio Vanini, philosophe italien aux idées sulfureuses, subit le châtiment ultime. Traîné sur une claie, la langue arrachée pour avoir blasphémé, il agonise étranglé avant que les flammes ne dévorent son corps et ne dispersent ses cendres au vent. Le Parlement de Toulouse vient de rendre son verdict implacable contre cet homme qui ose défier les cieux.
Sommaire
Présentation de l’accusé
Giulio Cesare Vanini voit le jour en 1585 à Taurisano, modeste village des Pouilles italiennes, au sein d’une famille aisée de notables locaux dont le père occupe des fonctions administratives.
Dès son jeune âge, il se distingue par une intelligence vive et une soif insatiable de savoir : il fréquente les universités de Rome et Naples pour y étudier la philosophie scolastique et la théologie sous l’égide des ordres religieux dominicains et jésuites. Il poursuit ensuite à Naples une formation en droit canonique et civil, obtenant son doctorat à Padoue en 1606 après des années d’études ardues marquées par les débats humanistes de la Renaissance tardive.
Ordonné prêtre peu après, il entame une vie errante à travers l’Europe : il traverse la Suisse calviniste où il côtoie des réformés, gagne la Hollande tolérante, s’installe en Angleterre où ses critiques virulentes contre l’Église anglicane lui valent une incarcération à Londres de 1612 à 1613.
Libéré, il abjure solennellement le catholicisme pour embrasser une liberté intellectuelle totale. Enfin, il s’établit à Paris vers 1614, où il fréquente assidûment les salons libertins et les cercles d’érudits sceptiques, adoptant le pseudonyme de Lucilio Vanini pour publier ses premiers écrits provocateurs qui attirent l’attention – et la suspicion – des théologiens parisiens.
Une vie de libertin
Sous le voile de l’errance intellectuelle, Vanini mène une existence de vrai libertin, au sens baroque du terme : il séduit par son éloquence, vit de protections aristocratiques et multiplie les pseudonymes pour échapper aux poursuites ecclésiastiques. À Paris, il hante les cabarets et les académies privées où se réunissent médecins, astrologues et humanistes iconoclastes ; on le voit disputer des thèses audacieuses sur la magie naturelle et les secrets de l’univers, flirtant avec l’alchimie et les sciences nouvelles inspirées de Galilée.
Ses mœurs libres, ses duels verbaux contre les prêtres et ses écrits clandestins le font passer pour un dangereux séducteur d’esprits, un « prince des impies » qui corrompt la jeunesse par son matérialisme rabelaisien. Cette vie bohème, faite de voyages périlleux et de protections précaires, culmine à Toulouse où, sous le nom fictif de Pompeo Usciglio, il tente une ultime escale avant son arrestation fatale.
Les thèses incriminées
Au tribunal des idées, Vanini défend avec une vigueur aristotélicienne une philosophie matérialiste puisée chez Averroès, Pomponazzi et l’école padouane : il proclame l’éternité du monde, nie radicalement la création ex nihilo par un Dieu transcendant et refuse l’immortalité personnelle de l’âme, qu’il juge matérielle, corruptible et liée au corps comme une flamme à sa mèche. Dieu n’est pour lui qu’un principe absolu immanent à la nature, un panthéisme dynamique où la matière première, éternelle et active, engendre tout par ses propres forces internes sans besoin de miracle extérieur.
Les phénomènes dits surnaturels – visions, prodiges, révélations – s’expliquent par des causes naturelles rigoureuses : influences astrales, lois physiques, biologie animale ou providence rationnelle agissant comme un mécanisme horloger divin. La Nature trône en « bonne Mère universelle », cause première et souveraine qui mue les cycles cosmiques, les naissances et les catastrophes sans caprice céleste.
Vanini fustige sans merci les fondateurs des monothéismes – Moïse le magicien, Jésus l’imposteur thaumaturge, Mahomet le conquérant fanatique – comme autant d’habiles manipulateurs exploitant la crédulité des masses ; il raille l’Incarnation, la Trinité et les dogmes eucharistiques, prônant à leur place une loi naturelle gravée dans le cœur humain, accessible par la raison seule et non par les Écritures trafiquées.
Les pièces à conviction
Le procureur du Parlement agite sous le nez des juges deux opus magna, imprimés en France sous pseudonyme et déjà condamnés par les censeurs : d’abord Amphitheatrum æternæ Providentiæ (Lyon, 1615, chez la veuve d’Antoine de Harsy), volumineux traité en cinquante chapitres dialogués où Vanini feint de défendre l’existence d’une Providence éternelle contre les athées épicuriens, les stoïciens fatalistes et les sceptiques ; sous ces palinodies orthodoxes destinées à tromper l’Inquisition, percent un panthéisme hardi et une physique divino-magique où la nature divine agit par nécessité interne, posant les fondations d’une cosmologie sans commencement ni fin.
Puis vient De Admirandis Naturæ Reginæ Deæque Mortalium Arcanis (Paris, 1616, chez Adrien Périer), recueil en quatre livres de dialogues érudits qui exalte la Nature comme « reine et déesse des mortels », expliquant point par point les prodiges bibliques et païens par des mécanismes naturels – éclipses astrologiques, monstres biologiques, illusions optiques – et réfutant en bloc miracles, résurrections et révélations comme supercheries politiques.
La Sorbonne, outrée, ordonne le brûlage public de l’ouvrage ; Rome l’inscrit à l’Index librorum prohibitorum dès 1620, marquant ces pages comme poison mortel pour les âmes. Des éditions posthumes, comme les Opere complètes ou les traductions françaises du XIXe siècle, perpétuent aujourd’hui leur éclat subversif.
Le jugement et l’exécution
Dénoncé et appréhendé en novembre 1618 à Toulouse sous l’alias de Pompeo Usciglio – un Italien voyageur soupçonneux aux fréquentations troubles -, Vanini languit huit semaines dans les geôles du Parlement, subissant interrogatoires et tortures pour arracher aveux et noms de complices. Le procès, expéditif, l’accable d’athéisme, impiété, blasphème et propagation d’hérésies luthériennes ou calvinistes ; les magistrats, zélés gardiens de la foi tridentine, le déclarent convaincu sans appel ni recours.
Le 9 février 1619, au cœur de l’hiver languedocien, le rituel judiciaire atteint son paroxysme barbare : le condamné, pieds nus et torse nu, subit la claie traînante à travers les rues bondées, crachats et huées de la populace en furie ; place du Salin, le bourreau lui cloue la langue à la charrette avant de la lui arracher vive – châtiment symbolique pour ses blasphèmes impunis -, puis l’étrangle à demi avant de le livrer aux flammes purificatrices ; ses cendres, enfin, sont piétinées et dispersées pour anéantir jusqu’à sa poussière.
Ce martyre ignominieux consacre pourtant Vanini comme précurseur des Lumières et du matérialisme scientifique : son scepticisme radical, inversant le rapport entre religion et histoire naturelle, légitime le pouvoir par les lois de la nature plutôt que par le fait divin, influençant des générations de libres-penseurs français jusqu’à l’Encyclopédie.

