Dans les années 1970, les Champs-Élysées ne sont pas seulement une avenue de luxe et de promenade : elles constituent l’un des plus grands pôles cinématographiques de Paris. On y compte alors environ une vingtaine de cinémas – et même une quarantaine sur l’avenue et les rues proches, sans forcément coexister -, et jusqu’à 65 écrans en 1974.
Cette densité s’explique d’abord par la fréquentation exceptionnelle du quartier. Parisiens, touristes et curieux s’y croisent toute la journée, tandis que les grandes enseignes y installent leurs salles les plus prestigieuses. Les Champs-Élysées deviennent ainsi la vitrine du cinéma mondial, avec des établissements mythiques comme le Colisée, le Paramount, le Marignan, le Normandie ou le Triomphe.
À cette époque, avant l’arrivée des multiplexes, une salle projette le plus souvent un seul film en séance continue. Pour offrir un large choix, il faut donc multiplier les établissements. À partir de la fin des années 1960, les grands cinémas se divisent aussi en plusieurs petites salles : une vingtaine de cinémas peuvent alors proposer plus de soixante écrans sur l’avenue.
Ce modèle ne survit pas aux années suivantes. La télévision, la vidéo, les loyers élevés et la concurrence des multiplexes vident progressivement l’avenue de ses salles. En trois décennies, 16 cinémas ferment leurs portes sur les Champs-Élysées. Aujourd’hui, il n’en reste plus que trois : le Balzac, le Publicis et l’Élysées Lincoln.
Parmi ces salles, Emmanuelle de Just Jaeckin écrit l’une des pages les plus étonnantes de cette histoire. Sorti en 1974, le film reste 553 semaines – soit 10 ans et 7 mois – à l’affiche à l’UGC Triomphe, aujourd’hui disparu. Le film génère 745 000 entrées rien qu’à Paris en huit semaines.
Les films érotiques deviennent réellement autorisés dans les salles classiques des Champs-Élysées en 1974, grâce à la libéralisation de la censure menée par le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing. Emmanuelle obtient alors son visa, après quelques coupes et une interdiction aux mineurs. Sa diffusion dans des cinémas ordinaires, et non dans des établissements spécialisés, marque une rupture : l’avenue accueille rapidement une offre érotique élégante et commerciale, portée par des salles prestigieuses et un public élargi.
Cette liberté reste toutefois encadrée. En 1975, la loi dite « loi X » crée le classement X, supprime les aides publiques à ces films, les taxe et réserve leur projection à des salles spécialisées. Les Champs-Élysées vivent donc une courte période, entre 1974 et 1975, où l’érotisme entre dans le cinéma grand public. Emmanuelle en devient le symbole, avec plus de dix ans d’affiche à l’UGC Triomphe.