Le 9 mars 1893, la cour d’assises de la Seine ouvre le procès des parlementaires impliqués dans le scandale de Panama, marquant un moment critique pour la IIIe République française. Cette affaire de corruption massive juge une dizaine d’élus, dont cinq sénateurs et cinq députés tels qu’Emmanuel Arène, Antonin Proust ou Jules Roche, accusés d’avoir reçu des pots-de-vin allant de 1 000 à 300 000 francs chacun pour favoriser des emprunts publics frauduleux à la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama.
Les débats, qui durent jusqu’au 23 mars, portent sur des chèques occultes distribués par des intermédiaires, tandis que des figures comme Ferdinand de Lesseps et Gustave Eiffel font face à des poursuites parallèles, bien que plusieurs peines soient annulées pour prescription. Ce procès révèle les failles d’un système parlementaire vulnérable aux lobbies industriels et accentue la défiance publique envers les élus.
Sommaire
Triomphe initial à Suez
Ferdinand de Lesseps obtient en 1854 une concession du vice-roi égyptien Saïd Pacha pour creuser le canal de Suez, un projet ambitieux reliant la Méditerranée à la mer Rouge sur 163 kilomètres. La Compagnie universelle du canal maritime de Suez, fondée en 1855, lève 120 millions de francs à Paris et mobilise jusqu’à 1,5 million d’ouvriers égyptiens, majoritairement forcés, dès 1859 sous la direction d’ingénieurs comme Alphonse Lavalley. Malgré des défis logistiques comme le dragage manuel et les tempêtes de sable, les travaux s’achèvent en 1869 pour une inauguration triomphale le 17 novembre par l’impératrice Eugénie à bord du yacht impérial L’Aigle, sans écluses grâce à un terrain plat qui révolutionne le commerce mondial en réduisant la distance entre l’Europe et l’Asie de 8 000 kilomètres.
Difficultés majeures à Panama
Ferdinand de Lesseps, auréolé de son triomphe à Suez, lance en 1880 la Compagnie universelle du canal interocéanique à Panama avec un projet initial à niveau de mer sur 72 kilomètres, mais le relief montagneux et la forêt tropicale imposent rapidement un canal à écluses, faisant exploser les coûts estimés de 1,2 milliard à plus de 2 milliards de francs prévus.
Les maladies tropicales comme la malaria et la fièvre jaune, transmises par les moustiques dans un climat humide, tuent jusqu’à 22 000 ouvriers sur un total de 80 000, aggravées par un camp de base insalubre à Colón et l’absence initiale de mesures sanitaires comme la quinine systématique ou les moustiquaires, malgré les efforts ultérieurs du médecin William Gorgas.
Les glissements de terrain massifs dans la coupe de Culebra (Gaillard), jusqu’à 30 mètres de haut, les pluies torrentielles de 8 mètres par an et les inondations récurrentes du río Chagres paralysent les travaux, tandis que les souscriptions publiques s’effondrent face aux retards, forçant la corruption de 104 parlementaires pour voter la loi de 1888 autorisant des emprunts à lots malgré les rapports d’ingénieurs comme Armand Réclus qui soulignent l’impraticabilité.
En route vers le scandale
La Compagnie de Lesseps sombre dans la faillite en 1889, liquidée le 4 février, ruinant 85 000 épargnants français majoritairement modestes ; des intermédiaires véreux comme Jacques de Reinach (banquier), Cornelius Herz (ingénieur douteux) et Émile Arton (agent) détournent alors des fonds destinés à la « publicité » en pots-de-vin de 1 000 à 300 000 francs pour acheter la bienveillance de la presse et des parlementaires.
Reinach orchestre la distribution de chèques occultes : des journaux comme Le Temps, La Justice ou Le Figaro vantent artificiellement le projet pour créer un engouement boursier, tandis que des ministres comme Charles Baïhaut (promis 1 million de francs) et des élus débloquent subventions et lois sur mesure malgré les avis techniques défavorables d’ingénieurs de la marine.
L’affaire éclate en 1892 via La Libre Parole d’Édouard Drumont, qui publie les listes après la mort suspecte de Reinach (suicide ou meurtre), provoquant une cascade de démissions ministérielles (Loubet, Rouvier, Floquet) et une instabilité chronique avec 50 gouvernements en 20 ans dans une IIIe République où les parlementaires, rémunérés à 9 000 francs annuels, cèdent facilement aux lobbies industriels pour financer campagnes électorales ou journaux personnels.
Les autres affaires de la IIIème
Le procès de Panama coïncide avec l’affaire des décorations, où le baron Reinach et Daniel Wilson (beau-frère du président Jules Grévy) vendent illégalement des Légions d’honneur pour 20 000 francs pièce, révélée en novembre 1892 par Le Figaro et forçant la démission de Grévy en décembre, Sadi Carnot lui succédant dans un climat de défiance.
Les soupçons précoces d’emprunts russes (1891-1893), impliquant déjà Herz comme intermédiaire pour des prêts franco-russes de 2 milliards de francs, s’entremêlent à Panama et mineront la confiance financière, bien que l’affaire principale éclate en 1920 ; parallèlement, les crises boulangistes résiduelles de 1889, avec le général Georges Boulanger, entretiennent un antiparlementarisme virulent et un antisémitisme exacerbé par Drumont.
Ces scandales cumulés déclenchent une vague d’attentats anarchistes, comme la bombe de Ravachol en 1892, celle de Vaillant à la Chambre des députés en décembre 1893 tuant une personne, et l’assassinat de Carnot par Caserio en 1894, tout en favorisant l’émergence de ligues nationalistes ; la République survit néanmoins en réformant le régime des emprunts à lots par la loi du 1er avril 1909 et en renforçant les contrôles parlementaires.