Le 15 mai 1988, sous un ciel glacial de Kaboul, les premiers blindĂ©s soviĂ©tiques quittent la capitale afghane. Des soldats Ă©puisĂ©s, le visage marquĂ© par dix ans de guĂ©rilla, saluent une foule indiffĂ©rente. Ce retrait, nĂ©gociĂ© dans lâurgence, scelle lâĂ©chec dâune guerre qui a coĂ»tĂ© la vie Ă des centaines de milliers dâAfghans et transformĂ© lâURSS en « empire mourant ». Mais loin de ramener la paix, il ouvre une dĂ©cennie de chaos.
Sommaire
1979-1988 : Lâengrenage fatal
En avril 1978, lâAfghanistan bascule dans lâhistoire avec la rĂ©volution de Saur. Un coup dâĂtat menĂ© par le Parti dĂ©mocratique populaire dâAfghanistan, dâobĂ©dience communiste, renverse le prĂ©sident Daoud Khan et installe un rĂ©gime pro-soviĂ©tique Ă Kaboul. La rĂ©forme agraire, la promotion de lâĂ©galitĂ© des sexes et la rĂ©pression brutale des opposants soulĂšvent rapidement la colĂšre des populations rurales, profondĂ©ment attachĂ©es Ă lâislam et aux traditions tribales.
Face Ă la montĂ©e de la rĂ©bellion et Ă lâinstabilitĂ© croissante, lâUnion soviĂ©tique dĂ©cide dâintervenir militairement en dĂ©cembre 1979. Les troupes soviĂ©tiques, persuadĂ©es de pouvoir « pacifier » le pays en quelques mois, se heurtent Ă une rĂ©sistance farouche. Les moudjahidines, soutenus par les Ătats-Unis, le Pakistan, lâArabie saoudite et la Chine, mĂšnent une guĂ©rilla efficace dans les montagnes et les vallĂ©es.
LâArmĂ©e rouge, mal prĂ©parĂ©e Ă la guerre asymĂ©trique, multiplie les opĂ©rations de ratissage, les bombardements et les reprĂ©sailles contre les villages soupçonnĂ©s dâabriter des rebelles. Les pertes humaines sâalourdissent : prĂšs de 15 000 soldats soviĂ©tiques tuĂ©s, des dizaines de milliers de blessĂ©s, et du cĂŽtĂ© afghan, prĂšs de deux millions de morts et des millions de rĂ©fugiĂ©s. LâarrivĂ©e des missiles Stinger amĂ©ricains en 1985 change la donne : les hĂ©licoptĂšres soviĂ©tiques, jusque-lĂ maĂźtres du ciel, sont abattus en nombre, rendant la situation intenable pour Moscou. La guerre sâenlise, lâURSS sâĂ©puise, et lâAfghanistan sâenfonce dans la tragĂ©die.
1988-1989 : La retraite russe
Le 15 mai 1988 marque le dĂ©but officiel du retrait soviĂ©tique, conformĂ©ment aux accords de GenĂšve. Pour les soldats soviĂ©tiques, câest le dĂ©but dâun long et pĂ©rilleux exode. Les colonnes de blindĂ©s et de camions serpentent Ă travers les cols enneigĂ©s, notamment la redoutable route du Salang, sous la menace constante des attaques des moudjahidines. Les combats sont quotidiens, les embuscades meurtriĂšres. MalgrĂ© quelques trĂȘves locales, notamment nĂ©gociĂ©es avec le commandant Massoud dans la vallĂ©e du Panshir, la majoritĂ© des groupes armĂ©s continuent de harceler les troupes en retraite.
Dans les foyers soviĂ©tiques, la guerre devient insupportable. Les cercueils plombĂ©s arrivent dans les villages, et les mĂšres, Ă©pouses et sĆurs de soldats se mobilisent. Elles Ă©crivent des lettres, organisent des rassemblements, interpellent les autoritĂ©s. Leur mouvement, inĂ©dit dans lâhistoire de lâURSS, Ă©branle le pouvoir. MikhaĂŻl Gorbatchev, sensible Ă cette pression populaire et conscient de lâimpasse militaire, accĂ©lĂšre le retrait.
Le 15 fĂ©vrier 1989, le gĂ©nĂ©ral Boris Gromov, commandant en chef des forces soviĂ©tiques, traverse Ă pied le pont de lâAmitiĂ© sur lâAmou-Daria, symbolisant la fin de lâintervention. Mais la guerre, elle, ne sâarrĂȘte pas. Le rĂ©gime communiste de Kaboul, dirigĂ© par Mohammad Najibullah, tient encore grĂące Ă lâaide massive de Moscou. Les groupes armĂ©s, du radical Hezb-e Islami de Gulbuddin Hekmatyar au charismatique Jamiat-e Islami dâAhmad Shah Massoud, restent en armes, prĂȘts Ă sâaffronter pour le contrĂŽle du pays.
1989-1996 : du chaos aux talibans
AprĂšs le dĂ©part des SoviĂ©tiques, lâAfghanistan ne connaĂźt pas la paix. Le rĂ©gime de Najibullah, soutenu par lâaide financiĂšre et militaire soviĂ©tique, rĂ©siste Ă©tonnamment bien aux assauts des moudjahidines. Mais dĂšs la chute de lâURSS en 1991, lâaide sâarrĂȘte brutalement. LâarmĂ©e afghane, dĂ©moralisĂ©e et divisĂ©e, sâeffondre. En 1992, Najibullah est renversĂ©, et les moudjahidines entrent Ă Kaboul.
La victoire tourne rapidement Ă la tragĂ©die. Incapables de sâentendre, les chefs de guerre se disputent le pouvoir. Kaboul devient le théùtre dâaffrontements sanglants entre les factions dâAhmad Shah Massoud, de Gulbuddin Hekmatyar et dâautres groupes armĂ©s. Les bombardements dĂ©truisent la ville, les civils fuient Ă nouveau, lâinsĂ©curitĂ© rĂšgne partout.
Câest dans ce chaos quâĂ©merge un nouveau mouvement : les talibans. Issus des tribus pachtounes du sud de lâAfghanistan, ils recrutent leurs membres parmi les rĂ©fugiĂ©s et les orphelins des camps du Pakistan, Ă©duquĂ©s dans des madrassas de tendance rigoriste. Leur chef, le mollah Mohammad Omar, promet de restaurer lâordre, dâappliquer la charia et de mettre fin Ă la corruption et aux exactions. Soutenus par le Pakistan et une partie de la population lassĂ©e par la guerre, les talibans sâemparent de Kandahar en 1994, puis de la majeure partie du pays. En septembre 1996, ils entrent Ă Kaboul, exĂ©cutent Najibullah et instaurent un rĂ©gime fondamentaliste qui plonge lâAfghanistan dans lâobscurantisme.
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