Le 27 octobre 1972, le Front national acquiert officiellement son existence juridique. Ce jour-là , Jean-Marie Le Pen et Pierre Bousquet déposent les statuts du parti à la préfecture de Paris. Le FN n’est alors pas un parti comme les autres : il naît de la volonté de fédérer une extrême droite divisée, marquée par le poujadisme, l’Algérie française, l’OAS et le néofascisme.
Un parti né pour les élections
Le Front national est lancé le 5 octobre 1972, sous le nom complet de Front national pour l’unité française, lors d’une réunion tenue à la salle des Horticulteurs, à Paris. Son objectif est clair : présenter des candidats aux élections législatives de 1973 et offrir à l’extrême droite un cadre électoral légal.
Le dépôt des statuts, le 27 octobre, transforme cette initiative en parti politique. Jean-Marie Le Pen, ancien député poujadiste et figure de l’« Algérie française », en prend la présidence. Pierre Bousquet, ancien membre de la Waffen-SS, devient le premier trésorier du mouvement.
Jean-Marie Le Pen / Pierre Bousquet
Jean-Marie Le Pen n’est pas un inconnu en 1972. Né en 1928 à La Trinité-sur-Mer, il s’engage dans la Légion étrangère et combat en Indochine comme sous-lieutenant parachutiste. Élu député en 1956 sur une liste poujadiste, il devient, à 27 ans, le plus jeune député de l’Assemblée nationale. Partisan de l’« Algérie française », il s’engage volontairement en Algérie en 1957. Dans les années 1960, il dirige la campagne présidentielle de Jean-Louis Tixier-Vignancour – membre pendant un temps du gouvernement de Vichy -, avant de se brouiller avec lui. En 1972, il apparaît donc comme un homme expérimenté, rompu aux campagnes électorales et capable de donner un visage plus « présentable » à l’extrême droite.
Pierre Bousquet incarne une autre facette des origines du FN. Né en 1919, il adhère dès 1935 au Parti franciste de Marcel Bucard, un mouvement d’inspiration fasciste. Pendant l’Occupation, il s’engage dans la Waffen-SS et sert dans la division « Charlemagne », composée de volontaires français. Après la guerre, il est condamné pour intelligence avec l’ennemi. Il redevient ensuite militant nationaliste, notamment au sein de Jeune Nation et d’Europe-Action. Le 27 octobre 1972, c’est lui qui dépose, aux côtés de Jean-Marie Le Pen, les statuts du Front national.
Une coalition d’extrême droite
Le véritable moteur de la création du FN s’appelle Ordre nouveau. Ce mouvement néofasciste naît en décembre 1969, principalement à partir des cadres d’Occident, dissous après Mai 1968. Il rassemble aussi d’anciens militants de l’OAS, des nationalistes et des étudiants du GUD. Ordre nouveau défend un nationalisme radical, anticommuniste et anti-immigration. Lors de son congrès de juin 1972, il adopte l’idée de créer un parti électoral. Le Front national devient ainsi, à l’origine, la vitrine électorale d’Ordre nouveau.
Le FN de 1972 ne se réduit pas à Ordre nouveau. Il tente de rassembler plusieurs courants : anciens de l’OAS, anciens poujadistes, monarchistes, militants d’Occident et étudiants du GUD. Le GUD — Groupe union défense — est un mouvement étudiant né en 1968 à Assas. Réputé pour ses affrontements avec l’extrême gauche, il participe à la constitution d’Ordre nouveau et alimente les réseaux du nationalisme radical. Tous ses militants ne rejoignent toutefois pas Le Pen : certains quittent le GUD dès novembre 1972 pour protester contre ce rapprochement.
Des débuts difficiles
L’aventure commune ne dure pas longtemps. Le 21 juin 1973, une réunion d’Ordre nouveau à la Mutualité dégénère en violents affrontements avec la Ligue communiste. Le gouvernement dissout les deux organisations le 28 juin 1973. Privé de sa matrice militante, le FN traverse alors une période difficile. Une partie des cadres d’Ordre nouveau quitte le parti pour fonder le Parti des forces nouvelles. Jean-Marie Le Pen, lui, conserve le FN et en fait progressivement son propre outil politique.
Le Front national reste longtemps marginal, avant de connaître sa percée dans les années 1980. En 2018, il change de nom et devient le Rassemblement national. Mais la date du 27 octobre 1972 conserve une importance particulière : elle marque la naissance juridique d’un parti dont les origines mêlent l’héritage colonial, les réseaux de l’OAS, le néofascisme d’Ordre nouveau et la violence militante des années 1960.