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VA-T-ON UN JOUR RÉCUPÉRER LES EMPRUNTS RUSSES ? 📆 29 décembre 1917

Homme d'affaire pleurant sur ses emprunts russes - Image IA

Le 29 décembre 1917, au cœur de l’effervescence révolutionnaire, le gouvernement bolchevique dirigé par Lénine signe un décret explosif : la répudiation intégrale des dettes de l’Empire russe.

Cette décision audacieuse efface d’un seul coup toutes les obligations financières accumulées par le tsarisme, des emprunts massifs contractés auprès de créanciers étrangers pour financer guerres, répressions et grands travaux. Les bolcheviks justifient ce geste par l’illégitimité du régime impérial, refusant de faire peser sur le peuple ouvrier et paysan le fardeau d’emprunts « odieux » utilisés contre lui. Ce décret marque le début d’une querelle financière qui résonne encore plus d’un siècle plus tard, transformant des millions d’épargnants en victimes d’une révolution lointaine.

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La soif d’emprunts de la Russie tsariste

Les dettes tsaristes forment un monticule vertigineux, fruit d’une frénésie d’emprunts sur les places financières d’Europe, particulièrement à Paris, du XIXe siècle jusqu’en 1916. La France trône en tête des créanciers, avec un portefeuille de 11,5 à 15 milliards de francs-or détenu par 1,5 à 1,6 million de citoyens ordinaires en 1914 – soit 40-45% du total et environ 4,5% du patrimoine national français. Ces fonds servent à payer les guerres russo-japonaises, la répression de 1905, l’effort de la Grande Guerre et l’extension colossale des chemins de fer.

Parmi les emprunts phares émis sur la place de Paris figurent celui de décembre 1888 (500 millions de francs-or), le consolidé 4% chemins de fer de février 1889 (700 millions), sa seconde série de mai 1889 (1,242 milliard), celui de février 1890 (360 millions), l’énorme emprunt d’État d’avril 1906 (2,25 milliards) et celui de janvier 1909 (1,4 milliard). En 1913, la dette publique russe culmine à 930 millions de livres sterling, gonflée à 3,385 milliards en 1917 par la guerre.

L’indignation unanime des prêteurs

La nouvelle de la répudiation provoque une tempête d’indignation chez les principaux prêteurs : France, Grande-Bretagne et Belgique unissent leurs voix pour dénoncer une violation flagrante des engagements internationaux. En France, où l’épargne populaire est touchée au vif, les réactions fusent dès les premiers jours : journaux, parlementaires et gouvernement qualifient l’acte de « vol légal » et de menace pour l’ordre financier mondial. Paris refuse catégoriquement de reconnaître les Soviets tant que les dettes ne sont pas honorées, prolongeant même les avances pour les coupons de guerre et conditionnant toute relation diplomatique à un règlement.

La Grande-Bretagne, moins exposée financièrement, condamne néanmoins l’initiative mais la relègue au second plan derrière ses priorités géopolitiques. La Belgique, deuxième créancier significatif, proteste vigoureusement aux côtés des Alliés. Cette fureur collective alimente l’hostilité envers les bolcheviks, justifiant les interventions armées étrangères pendant la guerre civile russe et un isolement diplomatique prolongé des Soviets.

Une affaire qui s’éternise

La répudiation du 29 décembre 1917 allume la mèche de l’affaire des emprunts russes, un contentieux interminable qui oppose porteurs de titres, associations d’épargnants et États successifs russes sur plus d’un siècle. Les bolcheviks, suivis par l’URSS, campent sur leur position : ces dettes tsaristes financent un régime oppresseur, illégitime après la Révolution d’Octobre, et la nouvelle Russie soviétique refuse de les assumer.

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De leur côté, les créanciers occidentaux, emmenés par la France, multiplient les recours judiciaires, les négociations diplomatiques et les pressions internationales, traînant la Russie devant les tribunaux pour faire valoir des droits ancestraux. Ce litige traverse les époques : de la non-reconnaissance des années 1920 à un accord interétatique partiel en 1997 entre Paris et Moscou, sans oublier les arrêts de la Cour de cassation française en 2015 validant les créances des porteurs.

Une affaire apparemment sans espoir

Aujourd’hui, en 2025, l’affaire végète dans une impasse judiciaire et diplomatique, laissant les héritiers des petits porteurs face à un mur. La Cour de cassation française, en 2019, confirme l’immunité de juridiction de la Russie, considérant les emprunts de 1906-1908 comme des actes de souveraineté non justiciables en France – un coup dur pour l’AFIPER, l’Association fédérative internationale des porteurs d’emprunts russes. Les recours directs s’avèrent impossibles ; les créanciers pourraient théoriquement saisir les tribunaux russes, mais sans espoir réaliste de succès.

Le 4 septembre 2025, l’AFIPER publie un communiqué optimiste : un expert évalue chaque titre à plus de 70 000 euros au 31 août, et propose une cession collective des titres à une entité dédiée pour négocier une compensation via la dette russe estimée à 7 milliards d’euros. Pourtant, aucune avancée concrète n’émerge, et les descendants de ces épargnants modestes – artisans, retraités, veuves – contemplent toujours un mirage de remboursement, prisonniers d’un écho historique dans un monde de sanctions et de géopolitique tendue.


Illustration: Homme d’affaire pleurant sur ses emprunts russes – Image IA