Le 27 décembre 2012, à 95 ans, Margot Woelk brise un silence de près de 70 ans. Installée dans un quartier tranquille de Berlin, elle accueille un journaliste du Berliner Zeitung venu pour un portrait banal sur la vie des personnes âgées. Mais les questions sur son passé déverrouillent un coffre scellé : elle avoue son rôle forcé de goûteuse pour Adolf Hitler à la Wolfsschanze, le quartier général nazi en Prusse orientale.
Ce témoignage spontané, chargé d’horreurs oubliées, transforme une femme ordinaire en témoin exceptionnel d’un pan sombre de la Seconde Guerre mondiale. Hantée par des cauchemars, elle sent la mort approcher et choisit enfin de libérer sa vérité, comblant un vide historique sur ces femmes anonymes.
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Sommaire
Un recrutement brutal en 1942
L’appartement de Margot à Berlin explose sous les bombes alliées à l’été 1942. Terrifiée, la jeune femme de 24 ans fuit vers Gross-Partsch, un village prussien oriental où vit sa belle-mère, à deux pas de la Wolfsschanze. À peine arrivée, le maire local, un nazi fanatique, la repère avec 14 autres jeunes Allemandes du coin.
Sans un mot d’explication, les SS les rassemblent et les emmènent de force vers les baraquements de Krausendorf, un site isolé dédié à la préparation des repas du Führer. Payées 300 marks par mois – un salaire correct mais empoisonné –, elles n’ont d’autre choix que d’obéir sous peine de représailles. Ce recrutement brutal marque le début d’une captivité quotidienne, où la peur du refus se mêle à celle de la mort imminente.
Une vie d’angoisse quotidienne
Les goûteuses rentrent chez leurs familles le soir dans des villages comme Gross-Partsch (aujourd’hui Parcz en Pologne), mais chaque matin, un garde SS les cueille en bus pour Krausendorf. Là, dans un bâtiment de deux étages, elles testent les plats végétariens d’Hitler : riz au lait, poivrons farcis, chou-fleur vapeur, vanille pudding. Des plats extraordinaires surtout en période de rationnement. Une heure d’attente angoissée suit chaque dégustation, le cœur battant, pour détecter un éventuel poison.
Après l’attentat raté du 20 juillet 1944 contre Hitler, la paranoïa explose : elles dorment désormais en semaine dans une école désaffectée près de la Wolfsschanze, sous haute surveillance. C’est là que Margot subit une agression sexuelle d’un soldat SS, ajoutant à son calvaire une couche d’humiliation intime. À chaque bouchée, la mort rôde comme une ombre ; Hitler, végétarien obsessionnel terrifié par les empoisonnements alliés, impose ces rituels depuis 1941, comme le confirment les archives nazies.
La fuite providentielle
Fin 1944, l’Armée rouge gronde à quelques kilomètres de la Wolfsschanze. Dans le chaos de l’évacuation nazie, un officier SS bienveillant – avec qui Margot avait noué un lien de sympathie rare – la tire d’affaire. Il l’embarque discrètement dans le train spécial de Joseph Goebbels, direction Berlin, lui sauvant la vie au dernier moment. Les 14 autres goûteuses, abandonnées sur place par les Allemands en déroute, subissent un sort tragique : fusillées par les soldats soviétiques en janvier 1945, dans les massacres documentés qui ensanglantent la Prusse orientale.
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Margot, seule survivante, atterrit à Berlin au milieu de l’apocalypse. Le cauchemar s’aggrave : capturée par l’Armée rouge, elle endure deux semaines de viols collectifs brutaux qui la laissent stérile, le bassin fracassé, et au bord du suicide. Pourtant, l’espoir renaît en 1946 quand elle retrouve Karl, son mari vétéran défiguré d’un camp soviétique. Ensemble, ils reconstruisent une vie modeste pendant 44 ans, dans un silence de pierre.
Le poids du mutisme
Margot tait tout à Karl, décédé en 1990 : ni son rôle de goûteuse, ni les viols, ni les cauchemars qui la réveillent en sueur nuit après nuit. Les séquelles physiques – infertilité, douleurs chroniques – minent son corps, mais ce mur de silence agit comme un bouclier psychologique, protégeant son esprit fragile. Elle vit recluse, évitant les questions, jusqu’à ce jour fatidique de 2012 où le journaliste du Berliner Zeitung pose l’étincelle.
À 95 ans, consciente que la fin approche, elle craque et déverse son fardeau en une seule interview. Ce mutisme de 70 ans, stratégie de survie forgée dans l’horreur, cède enfin à un besoin de catharsis et de legs historique.
Vérité historique confirmée
Son témoignage n’est pas une fable : il colle aux archives sur la Wolfsschanze, les routines des diététiciennes comme Helene Exner, et les mesures anti-poison nazies. Der Spiegel, Daily Mail et historiens comme Felix Bohr valident les détails précis – lieux (Krausendorf), horaires (11h-12h), plats végétariens – sans anachronisme ni contradiction. L’existence des goûteuses, prouvée dès 1941, et les massacres soviétiques en Prusse orientale renforcent sa crédibilité.
Seule survivante, Margot comble un vide : son récit, relayé mondialement, devient une source précieuse sur la paranoïa hitlérienne et le destin tragique de ces femmes oubliées. Une preuve vivante, humaine, d’une histoire trop longtemps tue.
Illustration: Margot Woelk est désormais âgée de 96 ans et est revenue vivre à Berlin. Markus Schreiber/AP. – Le Figaro international
