Le 29 décembre 1835, Catherine Hubscher, connue sous le surnom immortel de Madame Sans-Gêne, s’éteint à Paris à l’âge de 82 ans, rue Joubert dans le 9e arrondissement. Cette alsacienne au cœur vaillant, qui avait gravi les marches du pouvoir aux côtés de Napoléon, quitte la scène sans fanfare ni discours solennels, fidèle à son tempérament modeste et direct jusqu’au bout.
Catherine Hubscher voit le jour le 2 février 1753 à Altenbach, un petit village d’Alsace niché dans les Vosges, au sein d’une famille de paysans très modeste où l’on compte les sous et où le travail manuel rythme les jours. Jeune fille, elle migre vers Paris pour exercer divers métiers populaires, comme lingère ou servante, avant d’épouser le 1er mars 1783 François-Joseph Lefebvre, un robuste sergent des Gardes françaises rencontré à Montmartre.
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Cantinière intrépide puis blanchisseuse itinérante, elle suit son époux sur les fronts de la Révolution française, portant les vivres et lavant les uniformes sous la mitraille, tandis que Lefebvre passe de simple sergent en 1789 à capitaine en 1792, général de brigade fin 1793 et général de division dès janvier 1794. Il se couvre de gloire sous Hoche, Jourdan et Kléber aux batailles décisives de Geisberg, Fleurus, Altenkirchen et Neuwied, devenant en 1797 le premier général républicain à franchir la rive droite du Rhin.
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Une entrée tonitruante à la cour
L’ascension fulgurante de Lefebvre propulse Catherine dans les cercles les plus intimes de l’entourage impérial dès les années 1800. Rallié sans hésiter à Bonaparte lors du coup d’État du 18 Brumaire en novembre 1799, son époux commande la garnison parisienne et disperse manu militari les Cinq-Cents réfractaires à Saint-Cloud le 19 brumaire avec une poignée de grenadiers fidèles, sauvant ainsi le futur empereur d’un fiasco cuisant. Bonaparte le récompense sur-le-champ : gouverneur de Paris en décembre 1799, sénateur en 1800, puis maréchal d’Empire en mai 1804 parmi les prestigieux « maréchaux-sénateurs », avant de lui confier en 1806 le commandement de l’infanterie de la Garde impériale et le duché de Dantzig en 1807 pour la prise héroïque de la ville prussienne.
Napoléon, séduit par le franc-parler alsacien de Catherine, la défend bec et ongles contre les critiques snobs de la cour : elle ose critiquer Talleyrand en face, tenir tête à l’empereur sur les promotions de son mari ou réclamer haut et fort ses arriérés de solde de vivandière. Malgré les moqueries sur ses manières rustiques – on la voit encore repasser du linge ou jurer comme un pioupiou –, elle décroche fièrement le titre de duchesse de Dantzig, imposé par Napoléon qui riposte aux railleurs : « Non, Madame, il m’a plu d’élever le titre de duchesse à Madame Lefebvre ! »
Le surnom d’une légende
« Madame Sans-Gêne » naît bien après sa vie, en 1893, sous la plume du dramaturge Victorien Sardou qui en fait l’héroïne truculente de sa pièce éponyme, un triomphe théâtral repris au cinéma par Raimu ou Micheline Presle. Sardou fusionne astucieusement son portrait avec celui de Marie-Thérèse Figueur, une authentique femme-soldat de la Révolution qui combattit vingt ans sous les drapeaux et gagna un sobriquet similaire pour son audace sans bornes.
Le terme colle à ravir à cette vivandière qui charme Napoléon par son naturel désarmant : refusant les leçons guindées de maintien, réclamant ses gages impayés avec une gouaille irrésistible ou houspillant les courtisans empesés. Aucune source d’époque ne l’appelle ainsi de son vivant – le surnom est une invention posthume qui immortalise son esprit libre –, mais il capture parfaitement cette duchesse qui préfère le rire franc aux courbettes protocolaire.
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Anecdotes qui font sourire
À la cour impériale, les anecdotes sur Catherine pullulent et font encore sourire aujourd’hui. Elle persuade Napoléon en personne de renoncer à forcer le divorce de Lefebvre, en lui contant sans fard son passé de repasseuse et en exigeant cash ses arriérés de solde de cantinière, touchant l’empereur par sa verdeur populaire. Quand les grandes dames raillent son titre ducal fraîchement acquis, Napoléon les remet à leur place d’un ton sec : « Il m’a plu d’élever le titre de duchesse à Madame Lefebvre ! »
Généreuse jusqu’à l’os, elle reste l’âme alsacienne pure jus qui amusait l’Empereur par ses saillies – comme critiquer ouvertement Talleyrand ou défendre son mari bec et ongles –, tout en choquant les courtisans guindés par son refus des faux-semblants. Son professeur de maintien la déclare inapte, la rendant risée pour ses jurons et ses gestes larges, mais Napoléon la protège toujours, la qualifiant de « perle rare » dans ce nid de vipères protocolaire.
Un crépuscule discret
Après l’abdication de Napoléon en 1814 et son exil à l’île d’Elbe, suivi des Cent-Jours et de Waterloo en 1815, le couple Lefebvre se retire discrètement de la vie publique, perdant titres et pensions sous la Restauration bourbonienne. Ils s’installent au château de Combault à Pontault-Combault en Seine-et-Marne dès 1813, où Lefebvre exerce les fonctions de maire jusqu’à sa mort en 1820, entouré de ses terres et fermages qui assurent une aisance relative.
Catherine refuse catégoriquement de fréquenter la cour royale des Bourbons, lâchant cette réplique cinglante : « J’y allais quand c’était chez nous ; maintenant que c’est chez eux, je n’y serais plus chez moi ! » Elle refuse même les condoléances officielles et continue d’aider ses proches paysans avec largesse. Veuve, elle perd les pensions de maréchal et de sénateur, ainsi que les revenus des dotations impériales, mais gère vaillamment ses biens restants ; en 1832, elle vend le château de Combault pour subvenir à ses besoins et soutenir le hameau local, tout en léguant pieusement la canne de maréchal de son époux au musée d’artillerie.
Ainsi s’achève l’histoire d’une duchesse qui préféra toujours le rire gouailleur et la générosité alsacienne au clinquant des cours éphémères.
Illustration: Madame Sans-Gêne. – Wikipédia
