Bonne fête aux Julien
Aujourd’hui à la une
Les évènements notables
2007 – Une expédition sous-marine russe plante le drapeau russe sur le pôle nord
Le 2 août 2007, deux submersibles russes Mir atteignent le fond de l’océan Arctique à quatre mille deux cents mètres de profondeur, directement sous le pôle Nord géographique, et y plantent un drapeau russe en titane. Cette opération spectaculaire, menée par l’explorateur Artur Chilingarov, vise à appuyer les revendications territoriales russes sur les ressources naturelles considérables du sous-sol arctique.
1990 – L’Irak envahit le Koweït, début de la crise préalable à la 1ère guerre du Golfe
Le 2 août 1990, les forces armées irakiennes de Saddam Hussein envahissent et occupent en quelques heures l’émirat du Koweït voisin, invoquant des litiges pétroliers et des dettes de guerre. Le Conseil de sécurité de l’ONU condamne immédiatement l’invasion et impose un embargo à l’Irak. Cette agression déclenche une crise internationale qui aboutira à l’opération Tempête du Désert en janvier 1991, conduite par une coalition de trente-quatre pays.
1940 – De Gaulle condamné à la peine de mort par un tribunal militaire
Le 2 août 1940, le général Charles de Gaulle est condamné par contumace à la peine de mort par un tribunal militaire français siégeant sous l’autorité du régime de Vichy. Accusé de trahison, d’insoumission et d’atteinte à la sûreté de l’État pour avoir refusé l’armistice et lancé son appel du 18 juin depuis Londres, il est également condamné à la dégradation militaire et à la confiscation de ses biens.
1934 – Décès du maréchal Hindenburg, Hitler devient Führer et chancelier du Reich
Le 2 août 1934, le maréchal Paul von Hindenburg, président de la République de Weimar et figure tutélaire qui avait nommé Hitler chancelier en janvier 1933, meurt à quatre-vingt-six ans. Dès l’annonce du décès, Hitler fusionne les fonctions de président et de chancelier en un titre unique de Führer et chancelier du Reich, concentrant tous les pouvoirs entre ses mains. L’armée prête immédiatement serment personnel à sa personne.
1923 – Début de mandat du président américain Calvin Coolidge
Le 2 août 1923, Calvin Coolidge prête serment comme trentième président des États-Unis après le décès subit du président Warren G. Harding, emporté par une crise cardiaque. Républicain conservateur et partisan d’un État fédéral minimal, il préside aux Années folles américaines et à une prospérité économique exceptionnelle. Son refus d’intervenir dans la spéculation boursière contribuera au krach de 1929, survenu sous son successeur Hoover.
1914 – Début de la mobilisation française de 1914
Le 2 août 1914, la France décrète la mobilisation générale, un jour après l’Allemagne, dans le contexte de l’engrenage diplomatique et militaire déclenché par l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo le 28 juin. Des millions d’hommes rejoignent leurs unités dans un élan patriotique que l’on croit alors unanime, persuadés d’une guerre courte. Quatre ans de carnage et plus de huit millions de morts militaires européens les attendront.
1343 – Décapitation d’Olivier de Clisson, époux de Jeanne de Belleville
Le 2 août 1343, le seigneur breton Olivier de Clisson est décapité à Paris sur ordre du roi Philippe VI de France, accusé de trahison et de connivence avec les Anglais durant la guerre de Succession de Bretagne. Son épouse Jeanne de Clisson, dite la Lionne sanglante, jure de venger sa mort, vend ses terres, arme trois navires et mène pendant treize ans une guerre de piraterie acharnée contre les navires et les côtes françaises.
-216 – Désastreuse défaite des Romains devant Hannibal à la bataille de Cannes
Le 2 août 216 avant notre ère, le général carthaginois Hannibal Barca inflige à l’armée romaine la plus cinglante défaite de son histoire à Cannes, dans les Pouilles. Encerclant habilement une force pourtant supérieure en nombre, il anéantit entre soixante et quatre-vingt mille légionnaires en une seule journée de combat. Ce chef-d’œuvre tactique d’encerclement reste encore aujourd’hui étudié dans les académies militaires du monde entier.
Les naissances et décès notables
1971 – Naissance de Messmer (Éric Normandin), artiste de l’hypnose québécois
1956 – Naissance de Michèle Bernier, comédienne et humoriste française
1955 – Naissance de Muriel Robin, comédienne et humoriste française
1952 – Naissance de Alain Giresse, joueur et entraîneur français de football
1996 – Décès de Michel Debré, homme politique français, co-rédacteur de la Constitution de la Ve République en 1958, premier ministre de 1959 à 1962 sous la présidence de Gaulle, académicien
1992 – Décès de Michel Berger, auteur-compositeur-interprète français
1976 – Décès de Fritz Lang, réalisateur autrichien
1973 – Décès de Jean-Pierre Melville, réalisateur français
1934 – Décès de Paul von Hindenburg, militaire et homme politique allemand, maréchal, président de l’Allemagne de 1925 à 1934
1923 – Décès de Warren Gamaliel Harding, homme politique américain, 29e président des États-Unis de 1921 à 1923
1922 – Décès de Alexander Graham Bell, inventeur britannique
1343 – Décès de Olivier IV de Clisson, noble breton, décapité sur ordre du roi de France Philippe VI de Valois
Un peu de bonne humeur
Bravo les pompiers
Un petit immeuble est en flammes. Tous les habitants ont été évacués, sauf une jeune femme et son bébé, réfugiés sur le toit plat.
En bas, les pompiers s’agitent, tendent une bâche et crient :
— Lâchez le bébé ! On va le rattraper !
La mère hésite, terrorisée. Les flammes gagnent du terrain.
Un pompier s’avance alors et lève la voix :
— Madame ! Faites-moi confiance ! Je suis gardien de but dans l’équipe locale. Ça fait dix matchs que je n’ai rien laissé passer !
Elle doute encore. Le feu redouble. Cette fois, elle n’a plus le choix.
Les larmes aux yeux, elle lâche son enfant.
Le pompier recule, jauge la trajectoire, puis s’élance. Il plonge, tend les bras… et attrape le bébé du bout des doigts avant de le serrer contre lui.
Soulagement général.
Il repose délicatement l’enfant au sol. Le bébé ne pleure plus. Il sourit même à son sauveur.
Après quoi, le pompier prend cinq mètres d’élan et dégage.
Un homme faisant preuve d’intelligence
😏 On sait qu'un homme va dire enfin quelque chose d'intelligent quand il commence sa phrase par : « Ma femme m'a dit que… »
Séchoir topissime
Les clients, attirés par la promesse d’un appareil high-tech commandent le « séchoir à linge solaire » révolutionnaire annoncé dans des magazines nationaux américains à 49,95 dollars. Ils reçoivent simplement une corde à linge ordinaire dans un emballage. Quand ils se plaignent, l’escroc californien Steve Comisar s’étonne : la corde sèche le linge grâce au soleil, l’énergie solaire la plus naturelle et efficace qui soit.
Savais-tu ?
« Prendre un bouillon… de onze heures » ?
En français, le mot bouillon ne se limite pas à la cuisine. Selon la formule, il évoque une perte d’argent, un revers de fortune — ou une fin beaucoup plus définitive.
Prendre un bouillon
« Prendre un bouillon » signifie, au sens familier, subir une grosse perte d’argent, un échec financier ou une défaite cuisante. L’image vient d’abord de la natation : celui qui avale de l’eau « boit la tasse » ou « prend un bouillon ». De cette mésaventure physique, on passe naturellement à la mésaventure figurée : celui qui perd beaucoup d’argent a lui aussi avalé quelque chose de désagréable.
Le sens figuré, « faire une perte considérable », est attesté dès 1827. Chez les jockeys, « prendre un bouillon » pouvait même signifier tomber dans la rivière, ce qui confirme le lien initial avec l’eau.
L’expression se répand ensuite dans le vocabulaire des courses hippiques et de la Bourse : parier, perdre, puis « prendre un bouillon ». Aujourd’hui, on l’emploie volontiers pour un investisseur, une entreprise ou un politique qui essuie un revers financier retentissant.
Le bouillon de la presse
Le monde de l’édition renforce cette acception. Dans le jargon de la presse, le bouillon désigne l’ensemble des exemplaires invendus d’une publication : la différence entre le tirage, ce qui est imprimé, et la diffusion, ce qui est vendu.
Ces invendus sont souvent renvoyés par les kiosques, puis détruits ou recyclés en pâte à papier. Les journaux et livres invendus sont ainsi « mis au bouillon », brassés et réutilisés pour refaire de la pâte.
Dire qu’un journal ou un éditeur « prend un bouillon », c’est donc dire qu’il lui reste trop d’exemplaires invendus — et donc qu’il perd de l’argent. On parle aussi de « rendre le bouillon » pour les invendus retournés au distributeur, ou d’un titre qui « va au bouillon » lorsqu’il finit au pilon.
Le bouillon de onze heures
Attention cependant : « prendre le bouillon de onze heures » ne relève pas du même registre. Ici, il s’agit d’être empoisonné — ou, par extension, d’être éliminé, ruiné ou condamné à une fin inévitable.
À l’origine, « donner le bouillon » veut dire empoisonner quelqu’un. Un bouillon servi le soir constitue le véhicule idéal d’un poison : liquide banal, pris dans un cadre de repas ou de soin, il masque facilement une substance mortelle.
Pourquoi « onze heures » ? L’explication la plus convaincante est symbolique : onze heures du soir représentent la dernière heure du jour, puisque minuit ouvre déjà le jour suivant. Boire ce bouillon, c’est donc boire sa dernière heure.
Une autre tradition relie la formule aux Frères de la Charité, qui servent un bouillon aux malades les plus gravement atteints entre dix et onze heures du soir. Comme beaucoup de ces patients meurent dans la nuit, le bouillon de onze heures finit par être associé — à tort — à un breuvage qui tue.
Astuce
Oter une tache de cambouis
Pour ôter une tache de cambouis sur le pantalon, par exemple, d'un gamin qui nom de nom de nom de nom, ne fait pas attention à ses affaires, il est préférable dans un premier temps de rester calme. Puis, il semble indiqué de commencer par retirer délicatement l’excédent avant d'appliquer un peu de beurre ou de savon de Marseille pour ramollir la graisse. Il suffit alors de frotter doucement et de rincer... enfin s'il n'a pas trop salopé son pantalon, dans quel cas il peut être utile de traiter la tache avec un solvant qu'on applique en tapotant doucement... et calmement. Si une trace subsiste, un peu de liquide vaisselle ou de terre de Sommières peut aider à terminer le travail, puis un lavage classique achève souvent le nettoyage... ou pas ! Julien, vient voir par là ! JULIEN !!!
Un instant en ce bas monde

Et voilà : le moment fatidique est arrivé. C’est l’heure du rendez-vous.
Il est là, pile à l’heure. Mieux encore : il est venu lui-même te chercher. Tu n’as donc plus d’autre choix que de le suivre. Tu te lèves avec la lenteur d’un condamné, tandis qu’une étrange sensation de malaise te noue déjà l’estomac.
Tu longes un couloir interminable. Chaque pas résonne sur le sol parfaitement propre, et le silence qui règne autour de toi n’est troublé que par le bourdonnement lointain d’un appareil dont tu préfères ignorer la fonction. Première porte à gauche…
Te voilà dans son antre.
Un lieu aussi redouté devrait ressembler à une cave infâme, humide et mal éclairée, occupée par un sorcier dément ou un serial killer collectionneur d’instruments chirurgicaux. Mais non. Tout est blanc, propre, aseptisé. Un peu trop, même. Les murs immaculés, les surfaces brillantes et l’odeur agressive de désinfectant donnent à la pièce une atmosphère presque irréelle.
Il ne manque plus qu’une petite musique d’ambiance pour tromper la victime. Quelque chose de léger, avec des violons ou une mélodie de boîte à musique, histoire de rendre la scène encore plus inquiétante.
Il te sourit.
Un sourire calme, professionnel, presque chaleureux. Le genre de sourire qui ne rassure absolument pas.
D’un geste courtois, il t’invite à déposer tes affaires sur une chaise libre. Tu t’exécutes sans discuter, tout en jetant un dernier regard vers la porte. Elle est toujours ouverte. Pour l’instant. Puis il te montre fièrement son poste de torture.
Le fauteuil semble t’attendre.
Tête basse, résigné, tu t’y installes lentement. Le cuir froid colle légèrement à ton dos. Tu ajustes ta position, sans parvenir à trouver la moindre posture confortable. En face de toi, les instruments métalliques brillent sous la lumière blanche. Ils sont alignés avec une précision inquiétante, comme s’ils avaient été préparés spécialement pour ton supplice.
Il s’approche.
Tu entends le froissement de ses gants, le cliquetis discret de ses outils et le léger grincement du fauteuil lorsqu’il en ajuste l’inclinaison. Ton cœur accélère. Tu fixes le plafond, tentant de penser à autre chose, mais tes yeux reviennent inévitablement vers l’appareil posé près de lui.
Il te regarde avec un grand sourire, braque une lampe dans tes yeux et allume son instrument de torture préféré :
— iiiih… iiih… iiiiiiih…
Le bruit strident te traverse le crâne. Tes doigts se crispent sur les accoudoirs. Une goutte de sueur glisse lentement le long de ta tempe.
Puis, avec une innocence parfaitement suspecte, il demande :
— Alors, c’est parti pour un petit détartrage ?
C’est à cet instant précis que quelque chose se brise en toi. La peur laisse place à la colère. Elle monte, irrésistible, jusqu’à devenir la seule chose qui compte. Fini de te laisser faire. Fini de subir en silence. Le temps de la révolte est venu.
Dans un élan instinctif, tu l’agrippes fermement et le fixes d’un regard déterminé. Le silence retombe aussitôt dans la pièce. Même l’appareil semble avoir compris que la situation vient de changer.
— Euh… ce sont mes couilles que vous tenez là, bredouille-t-il, partagé entre surprise et crainte.
Tu resserres légèrement ta prise.
— Je sais, lui assènes-tu d’un ton parfaitement calme, sans la moindre ambiguïté. On va donc bien faire attention, maintenant, à ne pas se faire mal mutuellement.
Espace lecture
La main d’écorché – Guy de Maupassant
En février 1875, un jeune homme de 25 ans signe « Joseph Prunier » dans les pages d’un modeste almanach lorrain. Derrière ce pseudonyme se cache Guy de Maupassant, qui publie là sa toute première nouvelle : La Main d’écorché. Le texte paraît dans L’Almanach lorrain de Pont-à-Mousson, grâce à l’entremise d’un ami, Léon Fontaine, dont le cousin dirige la publication. Maupassant teste ainsi sa plume sans engager son nom, comme s’il voulait voir si ses mots tiennent debout hors de son cercle habituel.
L’histoire met en scène une main humaine desséchée, trophée macabre arraché à un criminel supplicié. L’objet, à la fois curiosité et malédiction, s’anime dans la nuit et laisse derrière lui terreur et folie. Sans dévoiler l’intrigue, on peut dire que Maupassant y installe déjà son univers : l’angoisse sourde, le détail qui trouble, et cette frontière fragile entre raison et surnaturel. Cette nouvelle reste un petit bijou d’efficacité : quelques pages, une atmosphère lourde, et une chute qui hante. Pour qui aime le fantastique du XIXᵉ siècle, voilà une porte d’entrée idéale vers l'univers d'un jeune écrivain futur maître de la nouvelle française.
La main d'écorché
Il y a huit mois environ, un de mes amis, Louis R., avait réuni, un soir, quelques camarades de collège ; nous buvions du punch et nous fumions en causant littérature, peinture, et en racontant, de temps à autre, quelques joyeusetés, ainsi que cela se pratique dans les réunions de jeunes gens. Tout à coup la porte s’ouvre toute grande et un de mes bons amis d’enfance entre comme un ouragan. « Devinez d’où je viens », s’écria-t-il aussitôt. — « Je parie pour Mabille », répond l’un, — « Non, tu es trop gai, tu viens d’emprunter de l’argent, d’enterrer ton oncle, ou de mettre ta montre chez ma tante », reprend un autre ; « Tu viens de te griser, riposte un troisième, et comme tu as senti le punch chez Louis, tu es monté pour recommencer. » — « Vous n’y êtes point, je viens de P… en Normandie, où j’ai été passer huit jours et d’où je rapporte un grand criminel de mes amis que je vous demande la permission de vous présenter. » À ces mots, il tira de sa poche une main d’écorché ; cette main était affreuse, noire, sèche, très longue et comme crispée, les muscles, d’une force extraordinaire, étaient retenus à l’intérieur et à l’extérieur par une lanière de peau parcheminée, les ongles jaunes, étroits, étaient restés au bout des doigts ; tout cela sentait le scélérat d’une lieue. « Figurez-vous, dit mon ami, qu’on vendait l’autre jour les défroques d’un vieux sorcier bien connu dans toute la contrée ; il allait au sabbat tous les samedis sur un manche à balai, pratiquait la magie blanche et noire, donnait aux vaches du lait bleu et leur faisait porter la queue comme celle du compagnon de saint Antoine. Toujours est-il que ce vieux gredin avait une grande affection pour cette main, qui, disait-il, était celle d’un célèbre criminel supplicié en 1736, pour avoir jeté, la tête la première, dans un puits sa femme légitime, en quoi faisant je trouve qu’il n’avait pas tort, puis pendu au clocher de l’église le curé qui l’avait marié. Après ce double exploit, il était allé courir le monde et dans sa carrière aussi courte que bien remplie, il avait détroussé douze voyageurs, enfumé une vingtaine de moines dans leur couvent et fait un sérail d’un monastère de religieuses. » — « Mais que vas-tu faire de cette horreur ? » nous écriâmes-nous. — « Eh parbleu, j’en ferai mon bouton de sonnette pour effrayer mes créanciers. » — « Mon ami, dit Henri Smith, un grand Anglais très flegmatique, je crois que cette main est tout simplement de la viande indienne conservée par un procédé nouveau, je te conseille d’en faire du bouillon. » — « Ne raillez pas, Messieurs, reprit avec le plus grand sang-froid un étudiant en médecine aux trois quarts gris, et toi, Pierre, si j’ai un conseil à te donner, fais enterrer chrétiennement ce débris humain, de crainte que son propriétaire ne vienne te le redemander ; et puis, elle a peut-être pris de mauvaises habitudes cette main, car tu sais le proverbe : « Qui a tué tuera. » — « Et qui a bu boira », reprit l’amphitryon ; là-dessus il versa à l’étudiant un grand verre de punch, l’autre l’avala d’un seul trait et tomba ivre-mort sous la table. Cette sortie fut accueillie par des rires formidables, et Pierre élevant son verre et saluant la main : « Je bois, dit-il, à la prochaine visite de ton maître », puis on parla d’autre chose et chacun rentra chez soi.
Le lendemain, comme je passais devant sa porte, j’entrai chez lui, il était environ deux heures, je le trouvai lisant et fumant. « Eh bien, comment vas-tu ? » lui dis-je. — « Très bien », me répondit-il. — « Et ta main ? » — « Ma main, tu as dû la voir à ma sonnette où je l’ai mise hier soir en rentrant, mais à ce propos figure-toi qu’un imbécile quelconque, sans doute pour me faire une mauvaise farce, est venu carillonner à ma porte vers minuit ; j’ai demandé qui était là, mais comme personne ne me répondait, je me suis recouché et rendormi. »
En ce moment, on sonna, c’était le propriétaire, personnage grossier et fort impertinent. Il entra sans saluer. « Monsieur, dit-il à mon ami, je vous prie d’enlever immédiatement la charogne que vous avez pendue à votre cordon de sonnette, sans quoi je me verrai forcé de vous donner congé. » — « Monsieur, reprit Pierre avec beaucoup de gravité, vous insultez une main qui ne le mérite pas, sachez qu’elle a appartenu à un homme fort bien élevé. » Le propriétaire tourna les talons et sortit comme il était entré. Pierre le suivit, décrocha sa main et l’attacha à la sonnette pendue dans son alcôve. — Cela vaut mieux, dit-il, cette main, comme le « Frère, il faut mourir » des Trappistes, me donnera des pensées sérieuses tous les soirs en m’endormant. Au bout d’une heure je le quittai et je rentrai à mon domicile.
Je dormis mal la nuit suivante, j’étais agité, nerveux ; plusieurs fois je me réveillai en sursaut, un moment même je me figurai qu’un homme s’était introduit chez moi et je me levai pour regarder dans mes armoires et sous mon lit ; enfin, vers 6 heures du matin, comme je commençais à m’assoupir, un coup violent frappé à ma porte, me fit sauter du lit ; c’était le domestique de mon ami, à peine vêtu, pâle et tremblant. « Ah monsieur ! s’écria-t-il en sanglotant, mon pauvre maître qu’on a assassiné. » Je m’habillai à la hâte et je courus chez Pierre. La maison était pleine de monde, on discutait, on s’agitait, c’était un mouvement incessant, chacun pérorait, racontait et commentait l’événement de toutes les façons. Je parvins à grand-peine jusqu’à la chambre, la porte était gardée, je me nommai, on me laissa entrer. Quatre agents de la police étaient debout au milieu, un carnet à la main, ils examinaient, se parlaient bas de temps en temps et écrivaient ; deux docteurs causaient près du lit sur lequel Pierre était étendu sans connaissance. Il n’était pas mort, mais il avait un aspect effrayant. Ses yeux démesurément ouverts, ses prunelles dilatées semblaient regarder fixement avec une indicible épouvante une chose horrible et inconnue, ses doigts étaient crispés, son corps, à partir du menton, était recouvert d’un drap que je soulevai. Il portait au cou les marques de cinq doigts qui s’étaient profondément enfoncés dans la chair, quelques gouttes de sang maculaient sa chemise. En ce moment une chose me frappa, je regardai par hasard la sonnette de son alcôve, la main d’écorché n’y était plus. Les médecins l’avaient sans doute enlevée pour ne point impressionner les personnes qui entreraient dans la chambre du blessé, car cette main était vraiment affreuse. Je ne m’informai point de ce qu’elle était devenue.
Je coupe maintenant, dans un journal du lendemain, le récit du crime avec tous les détails que la police a pu se procurer. Voici ce qu’on y lisait :
« Un attentat horrible a été commis hier sur la personne d’un jeune homme, M. Pierre B…, étudiant en droit, qui appartient à une des meilleures familles de Normandie. Ce jeune homme était rentré chez lui vers 10 heures du soir, il renvoya son domestique, le sieur Bouvin, en lui disant qu’il était fatigué et qu’il allait se mettre au lit. Vers minuit, cet homme fut réveillé tout à coup par la sonnette de son maître qu’on agitait avec fureur. Il eut peur, alluma une lumière et attendit ; la sonnette se tut environ une minute, puis reprit avec une telle force que le domestique, éperdu de terreur, se précipita hors de sa chambre et alla réveiller le concierge, ce dernier courut avertir la police et, au bout d’un quart d’heure environ, deux agents enfonçaient la porte.
« Un spectacle horrible s’offrit à leurs yeux, les meubles étaient renversés, tout indiquait qu’une lutte terrible avait eu lieu entre la victime et le malfaiteur. Au milieu de la chambre, sur le dos, les membres raides, la face livide et les yeux effroyablement dilatés, le jeune Pierre B… gisait sans mouvement ; il portait au cou les empreintes profondes de cinq doigts. Le rapport du docteur Bourdeau, appelé immédiatement, dit que l’agresseur devait être doué d’une force prodigieuse et avoir une main extraordinairement maigre et nerveuse, car les doigts qui ont laissé dans le cou comme cinq trous de balle s’étaient presque rejoints à travers les chairs. Rien ne peut faire soupçonner le mobile du crime, ni quel peut en être l’auteur. »
On lisait le lendemain dans le même journal :
« M. Pierre B…, la victime de l’effroyable attentat que nous racontions hier, a repris connaissance après deux heures de soins assidus donnés par M. le docteur Bourdeau. Sa vie n’est pas en danger, mais on craint fortement pour sa raison ; on n’a aucune trace du coupable. »
En effet, mon pauvre ami était fou ; pendant sept mois, j’allai le voir tous les jours à l’hospice, mais il ne recouvra pas une lueur de raison. Dans son délire, il lui échappait des paroles étranges et, comme tous les fous, il avait une idée fixe, et se croyait toujours poursuivi par un spectre. Un jour, on vint me chercher en toute hâte en me disant qu’il allait plus mal, je le trouvai à l’agonie. Pendant deux heures, il resta fort calme, puis tout à coup, se dressant sur son lit malgré nos efforts, il s’écria en agitant les bras et comme en proie à une épouvantable terreur : « Prends-la ! prends-la ! Il m’étrangle, au secours, au secours ! » Il fit deux fois le tour de la chambre en hurlant, puis il tomba mort, la face contre terre.
Comme il était orphelin, je fus chargé de conduire son corps au petit village de P… en Normandie, où ses parents étaient enterrés. C’est de ce même village qu’il venait, le soir où il nous avait trouvés buvant du punch chez Louis R. et où il nous avait présenté sa main d’écorché. Son corps fut enfermé dans un cercueil de plomb, et quatre jours après, je me promenais tristement avec le vieux curé qui lui avait donné ses premières leçons, dans le petit cimetière où l’on creusait sa tombe. Il faisait un temps magnifique, le ciel tout bleu ruisselait de lumière ; les oiseaux chantaient dans les ronces du talus, où, bien des fois, enfants tous deux, nous étions venus manger des mûres. Il me semblait encore le voir se faufiler le long de la haie et se glisser par le petit trou que je connaissais bien, là-bas, tout au bout du terrain où l’on enterre les pauvres, puis nous revenions à la maison, les joues et les lèvres noires de jus des fruits que nous avions mangés ; et je regardai les ronces, elles étaient couvertes de mûres, machinalement j’en pris une, et je la portai à ma bouche ; le curé avait ouvert son bréviaire et marmottait tout bas ses oremus, et j’entendais au bout de l’allée la bêche des fossoyeurs qui creusaient la tombe. Tout à coup, ils nous appelèrent, le curé ferma son livre et nous allâmes voir ce qu’ils nous voulaient. Ils avaient trouvé un cercueil. D’un coup de pioche, ils firent sauter le couvercle et nous aperçûmes un squelette démesurément long, couché sur le dos, qui de son œil creux semblait encore nous regarder et nous défier ; j’éprouvai un malaise, je ne sais pourquoi, j’eus presque peur. « Tiens ! s’écria un des hommes, regardez donc, le gredin a un poignet coupé, voilà sa main. » Et il ramassa à côté du corps une grande main desséchée qu’il nous présenta. « Dis donc, fit l’autre en riant, on dirait qu’il te regarde et qu’il va te sauter à la gorge pour que tu lui rendes sa main. » — « Allons mes amis, dit le curé, laissez les morts en paix et refermez ce cercueil, nous creuserons autre part la tombe de ce pauvre Monsieur Pierre. »
Le lendemain tout était fini et je reprenais la route de Paris après avoir laissé 50 francs au vieux curé pour dire des messes pour le repos de l’âme de celui dont nous avions ainsi troublé la sépulture.
